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Etudes des Retraites - 2016 Attendre debout le Fils de l'homme

 

 

RETRAITE DE  L’UNION DE PRIERE

A CHARMES

2016

 

 

 

Attendre debout le Fils de l’Homme

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

Culte d'ouverture                                                                Christian Glardon.................................. p. 1

La création attend la révélation des fils de Dieu            Jean-Pierre Besse..................................... p. 2

Les attentes dans la famille                                                 Sophie Helmlinger.................................. p. 7

                                                                                                 Matthias Helmlinger........................... p. 11

Celui qu’Israël et l’Église attendent                                 Etienne Abel........................................ p. 14

                                                                                                 Christian de Tonnac............................ p. 20

Ce que le Seigneur attend                                                    Alexandre Paris.................................. p. 24

 


 

 

culte d'ouverture

Une retraite – une rencontre avec jésus – Luc 13.10-17

Christian Glardon

Jésus était là, juste ce jour-là. Il enseignait, et déjà par ses paroles, qu’il recevait de son Père par l’Esprit, une force de vie et de guérison venait toucher les gens. Il était là, et une femme était là aussi, juste ce jour-là. Une rencontre se préparait, porteuse de vie nouvelle.

A la fin d’une conférence chrétienne, une femme amena à la conférencière son fils trisomique de 30 ans, en disant : « Il a quelque chose à vous dire. » La conférencière écouta, intriguée. Et il lui dit cette perle dans ses mots tout simples : « J’étais là, tu étais là, c’était bien. » Il avait compris « le mystère de la rencontre, » entre deux êtres humains, mais où une troisième Personne s’invite : J’apporte ma contribution, tu apportes la tienne, et de cette rencontre naît une troisième richesse, qui n’avait jamais existé jusque là.

- La femme était infirme, non pas à la suite d’un accident physique, mais pour une raison inconnue, que dans le vocabulaire de l’époque on attribuait à un esprit. Elle n’était pas « possédée » par un esprit, comme on traduit souvent, mais le texte original grec dit que c’est elle qui avait un esprit qui la rendait infirme, depuis 18 ans. Il y avait en elle un « OGNI » : un Obstacle Gênant Non Identifié.

Mais maintenant elle était prête à se laisser libérer de cet esprit, à le laisser aller, grâce à la présence de Jésus. « C’était son heure, » comme on dit, - non pas l’heure de sa mort mais l’heure de sa guérison : l’heure de Dieu pour nous, c’est notre heure, quand nous sommes prêts à accepter son aide. Alors Jésus n’attend pas une heure de plus.

- Jusqu’à maintenant, « elle ne pouvait aucunement se redresser, » ou on peut aussi traduire : « Elle ne pouvait pas se redresser dans toute sa stature, dans toute son envergure. »

Ma femme me disait un jour, après une réunion où j’avais dû animer les chants dans un environnement peu ouvert : « Tu n’as pas pu te déployer entièrement. » Et cela nous arrive à tous dans certaines circonstances.

- Mais Jésus voit cette femme dans sa souffrance.

Dans cette retraite, il nous voit avec les parties de notre vie ou de nos dons qui sont dans un état de semi-déploiement seulement. Nous ne sommes pas transparents pour lui, il nous voit, et il a soif de nous donner notre pleine envergure. Il entend nos prières, exprimées ou non, mises en mots ou à l’état de soupirs confus au fond de nous.  Pour lui chaque prière compte. Un cantique dit :

                                 « Poète de la grâce ! 

                        Tu fais de mes mots lourds et vrais   Un poème frais, qui te plaît.

                                 Ô Compagnon de grâce !

                        Visitant ma vie en chantier,   Tu la reconstruis sans juger. »

- Jésus pose ses mains sur cette femme infirme. (Je n’aime plus beaucoup l’expression « imposer les mains » : une « imposition » fait d’abord penser aux impôts...). Jésus ne nous impose jamais rien. « Dieu est amour, il respecte nos rythmes : L’un dira oui, - un autre n’est pas prêt. »

Quand Jésus pose ses mains sur la femme, c’est le signe qu’il fait attention à elle, qu’il se met en contact avec elle. Il s’est chargé de nos souffrances dans son corps. 1 Pi 2.24.

Un médecin généraliste me disait : « Je souffre souvent de ne pas avoir le temps de prolonger la conversation avec mes patients. » Je lui ai dit : « Je crois que vous pouvez simplement poser votre main sur leur bras silencieusement en leur souriant, et que Dieu peut les toucher à travers ce simple geste. » Et il m’a répondu : « Merci de me dire ça. En fait j’ai commencé timidement à le faire, mais je n’étais pas sûr que ce soit juste et adéquat, j’avais besoin que quelqu’un d’extérieur m’en donne confirmation. »

- Alors la femme se redressa. A l’instant même.

Ou parfois, pour d’autres malades, Jésus les guérit « dans l’heure » (qui suit), ou, pour l’aveugle de Bethsaïda, en deux fois. Ou, pour l’aveugle-né, pendant qu’il marchait vers Siloé. Ou encore, la femme de Syrie-Phénicie trouva sa fille guérie quand elle arriva à la maison, donc elle a constaté la guérison après coup. Sachons aussi persévérer dans la prière, dans une attitude de foi.

Cette guérison le jour du sabbat – en dehors du carcan des habitudes religieuses – scandalise le chef de la Synagogue. Mais Jésus lui répond, au pluriel, - à lui mais également à tous les gens religieux, dont nous sommes  nous aussi parfois :

- « Vous êtes des hypocrites ! » En fait, en grec ce mot ne désigne pas comme en français des gens peu sincères : il veut dire comédiens, des gens dont les actions, sur scène, ne représentent pas leur propre vie, leur propre personne, mais qui jouent un rôle qui a été écrit pour une pièce de théâtre.

Et Jésus voit aussi, avec une profonde compassion, les moments où, inconsciemment, nous jouons un rôle chrétien, nous faisons ce que nous pensons que Dieu (ou l’Eglise) attend de nous – au lieu d’offrir à Dieu notre propre personne, comme elle est et non comme elle devrait être !  

C’est ce que fait le psalmiste – et plus tard Jésus – en osant dire à Dieu : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Ps 22.2). Il ne joue pas un rôle de croyant bravement soumis à Dieu, comme Job dans les deux premiers chapitres. Non, il ose crier à Dieu sa détresse, son incompréhension, peut-être même sa révolte du moment, comme Job durant les quarante chapitres suivants !

Et alors seulement Dieu peut nous redresser comme cette femme infirme. Au milieu du Psaume, nous trouvons cette exclamation si surprenante que certaines traductions l’ont sautée : « Tu m’as répondu ! » (Ps 22, 23a) Et alors il peut témoigner de sa résurrection, du redressement de toute sa stature, de toute sa vie.

En terminant, j’aimerais citer un exemple actuel, terrestre, celui d’un homme qui était un petit orphelin timide mais s’est laissé redresser par Jésus dans toute sa stature d’enfant de Dieu libéré, et d’homme de Dieu, entre autres dans un ministère de prière. C’était mon père. C’était lors d’une évangélisation dans le Midi, à Pâques 1956, après le terrible hiver où même dans le Midi il avait gelé à moins 20°C pendant trois semaines. Pendant un moment de jeûne et prière avec notre petite équipe, mon père a « vu » intérieurement tous les oliviers de cette région qui avaient gelé. (Or si l’on replante un olivier, il met 18 ans avant de produire du fruit : c’était donc toute une région qui allait être sinistrée.) Et dans la prière il a éclaté en pleurs (c’était la première fois de ma vie que je voyais un homme pleurer), et il a supplié Dieu : « Tu ne peux pas permettre cela ! Guéris ces oliviers ! » Quand il est revenu trois mois plus tard, un couple de paroissiens lui a montré, dans un rayon d’un ou deux kilomètres tout autour de ce village, les oliviers avaient repris vie. » A la mesure de notre foi.

Durant cette retraite, laissons Dieu nous redresser dans notre personne, dans notre foi, et dans toute notre stature !

La création attend la révélation des fils de Dieu

Jean-Pierre Besse

1. Le monde a-t-il une attente ?

Comme les protagonistes de la pièce de S. Beckett ”En attendant Godot”, le monde continue de s'interroger sur Dieu, mais attend-il quelque chose de Lui ? Beaucoup diraient ”non rien”, en partie par dépit, en partie par fanfaronnade... Jusqu'à ce que de véritables témoins du Christ et de son règne les rencontrent avec l'assistance du Saint-Esprit. Cette attente non avouée se camoufle souvent derrière un badinage absurde ou un sarcasme se voulant humoristique pour échapper à la question ou pour provoquer les croyants que nous sommes...

Aujourd'hui, alors que les grandes idéologies sont tombées, on a l'impression que cette attente, quand elle existe encore, devient plus sérieuse, plus nécessaire, plus vitale chez nos contemporains plus jeunes. Les changements climatiques rapides, une technologie qui s'emballe dans des progrès fulgurants sans savoir où elle va, la migration des peuples en détresse, les attentats terroristes à répétition prennent les pouvoirs publics et les foules sans berger au dépourvu. Que faire ? Ces menaces et ces destructions engendrent chez beaucoup une aspiration vers une dimension qui dépasse la moralité rassurante des droits de l'homme, de la démocratie et des valeurs de la laïcité républicaine. Le désir de voir une puissance surnaturelle changer le cours de l'Histoire refait surface avec tout ce qu'elle charrie... sauf qu'il ne faudrait pas se tromper de puissance ! L'illusion du contrôle rationaliste et de la maîtrise de l'avenir a fait son temps, malgré la révolution numérique et la robotique en expansion ; une sourde angoisse plane lourdement sur un public avide de sécurité et lassé d'une culture de l'absurde ou de Mammon.

Par manque de connaissance de la Parole de Dieu, trop confinée dans les temples, beaucoup de personnes se tournent vers le domaine occulte et même la sorcellerie... la soif de nouveautés et d'expériences spirituelles est énorme ! Le désir de manipuler des pouvoirs surnaturels aussi. Il précipite les gens dans toutes les directions, même les plus dangereuses.

2. Le soupir de la Création.

Plantons maintenant nos pieds dans le terreau de la Parole éternelle du Père, la Bible, et interrogeons-nous quand saint Paul nous dit que la création toute entière elle-même soupire et souffre les douleurs de l'enfantement (Ro 8.22).

Nous partageons avec le reste de la création la matérialité de nos corps périssables. Nous partageons aussi l'avenir qui la lie avec nous du fait de la responsabilité que Dieu nous a confiée à son sujet au travers d'Adam. En optant pour l'indépendance à l'égard de Dieu, nous avons frustré cette création de la gloire dont Dieu voulait la revêtir au travers du mandat culturel qu'Il nous avait confié (cultiver et garder le jardin). Pas étonnant donc qu'il soit dit que cette création a été soumise à la vanité (20), au pouvoir du néant (TOB). La domination de l'homme, devenu esclave de son égo et de sa volonté de puissance, cette domination a bien eu lieu mais n'a plus été à la gloire du Créateur ni bienfaisante pour la création. Ce qui devait être une royauté magnifique est devenue au contraire une oppression mortifère qui s'est retournée contre l'humanité elle-même ! Ainsi l'homme et son environnement souffrent ensemble et solidairement du pouvoir du péché et de la mort et cela de plus en plus clairement. Cependant, dit l'apôtre Paul, cette même création garde l'espérance d'une libération de cet état de corruption (v. 21). Tout l'univers est tendu vers l'accomplissement du but pour lequel le Créateur l'a fait ! Il ne faut jamais l'oublier !

Du côté humain de la création, tous les hommes, même les pires, ont été créés à l'image de Dieu. Il y a donc forcément une attente de la gloire perdue et de la vie éternelle dont le besoin est refoulé quelque part à l'intérieur de l'homme, même révolté ; il y a une aspiration réelle en tous ceux et celles qui n'ont pas opté volontairement pour l'endurcissement définitif et suicidaire de leur conscience... Il y a une attente du PÈRE VÉRITABLE, non le père tyrannique et castrateur refusé par la génération de Mai 68, mais l'attente du Père aimant et responsable, fiable, ferme et tendre tout à la fois, que Jésus nous fait connaître. Une attente du Père sollicitant notre collaboration avec Lui dans son dessein réconciliateur et glorieux, en perpétuelle créativité et en "vulnérabilité d'amour" si l'on ose parler ainsi ! Voilà ce que nos contemporains ignorent dans leur grande majorité, comme nous autrefois.

Qui va mettre au jour cette attente cachée comme un précieux minerai enfoui dans les profondeurs, sinon la Parole de l'Evangile que nous portons ? Sinon le message d'une grâce totalement efficace de Dieu en Jésus, la seule qui permette un nouveau départ et suscite une vraie repentance ? Il faut reconsidérer l'évangélisation de ce point de vue, à mon avis, si nous voulons regagner notre génération. Non pas pour nier le risque de la perdition et la nécessité de recevoir le Fils de Dieu comme Sauveur personnel, message cher à nos prédécesseurs et grands missionnaires. Tout cela reste absolument valable, mais nos contemporains ont aussi besoin de retrouver le Père après avoir tenté de le mettre à mort. Cet aspect du message accroche davantage l'oreille des "orphelins" d'aujourd'hui, me semble-t-il.

3. Une énorme résistance... et un enfantement.

Mais il y a une énorme résistance, c'est évident ! Elle vient du prince de ce monde, du maître du néant qui se greffe sur le péché de l'homme pour en rajouter, pour le gonfler. Pourtant Satan a perdu son autorité et toute légitimité depuis le sacrifice du Fils de l'Homme à la croix (Ap 12.10 et Col 2.15). C'est à nous que cette autorité spirituelle a été restituée lorsque nous sommes nés de Dieu. Voilà pourquoi le diable s'agrippe au péché des hommes ; il essaie de faire croire que c'est toujours lui qui a le pouvoir légitime et le droit d'accuser. Ce faisant, une de ses stratégies actuelles est de terroriser l'humanité par des actions meurtrières insensées dans l'espoir qu'on ploie le genou devant lui ! Il a d'autres stratégies beaucoup plus subtiles, mais la terreur n'est pas rien pour faire basculer les foules et les institutions dans la mort. Nous tombons des nues de voir que des jeunes sont tentés par l'action terroriste, motivée le plus souvent par l'islamisme wahabite et salafiste ! Nous sommes stupéfaits de voir qu'au prix de leur vie sacrifiée, ils passent à l'action directe en assassinant, avec une sorte d'ivresse, des "mécréants" au nom d'Allah et de la charia. Mais faut-il s'étonner ?

Jésus parlait des douleurs de l'enfantement de son Royaume. Elles sont là. Nous sommes dans une gigantesque confrontation qui doit aboutir à son terme. Mais la victoire du Seigneur sur les nuées ne se réduit pas à un coup de baguette magique pour tout résoudre. L'Esprit de Jésus est en train de former l'humanité nouvelle qu'est le Corps de Christ vers sa stature adulte, c'est pourquoi les contractions de l'enfantement du monde nouveau commencent à se faire sentir de manière plus globalisée sur toute la planète ! Vous aurez des tribulations dans le monde, mais prenez courage, j'ai vaincu le monde (Jn 16.33).

Les fils de Qoré, dans le Psaume 46 osent affirmer au v. 9 : Venez, contemplez les œuvres de l'Eternel, la désolation qu'Il a mise sur le terre... Qui peut écouter cette parole scandaleuse ? Dieu mettrait-il la désolation, les ravages ? Oui, mais lisons la suite (v. 10) : c'est Lui qui fait cesser les combats jusqu'au bout de la terre ; il brise l'arc et rompt la lance, Il consume par le feu les chars de guerre. Le but est glorieux mais le passage, étroit et pénible ! Le nouveau monde messianique ne paraîtra pas sans que l'ancien monde, dans lequel nous sommes encore, ne soit exposé dans sa vanité et sa pourriture (v. 20-21) pour que nous acceptions qu’il meure ! Les "ravages" ou la "désolation", dont parlent prophétiquement les fils de Qoré (et d'autres) rendent compte de la résistance de Satan au travail de l'Esprit Saint ! Le Père consent à ce que se produisent ces convulsions à cause du résultat magnifique qui est en vue ! Pourquoi est-il nécessaire, comme l'a dit Jésus, que ces fléaux engendrés par Satan se produisent (Ap 13) ? Les raisons - s'il y en a - nous échappent encore. Mais souvenons-nous qu'avant de ressusciter, Jésus a dû passer par la croix. Un écho de ce mystère doit se produire pour les nations, et probablement aussi pour Israël, en vue de leur purification finale.

Nous n'avons jamais, ces dernières années, été placés devant un choix aussi clairement posé entre la Vie et la mort au sens spirituel profond, non seulement la vie et la mort personnelles mais aussi collectives, sociétales ; entre l'idolâtrie d'un "Dieu" faussé et la foi en l'Eternel, le Dieu vivant, le Père d'Israël et de Jésus ; le choix entre Satan le meurtrier dès le commencement et le Dieu aimant qui vient pour régner et renouveler la Terre ! L'Heure n'est plus à la distraction badine pour éviter de prendre position ni à la fuite dans les illusions délirantes, l'Heure est à la décision et au changement radical de mentalité, comme le prophète Joël l'a annoncé en parlant de la "vallée de la décision ou du jugement" (ch. 4) ! L'Heure est à la prière assurée et au témoignage aimant et sans compromis dans tous les domaines d'engagements possibles. C'est l'Heure de nous lever, résolument mais dans le repos intérieur, car le temps est écourté (1 Co 7.29) !

4. Saisir notre identité profonde pour manifester la royauté de Dieu.

L'apôtre Paul poursuit son exposé : nous aussi, qui possédons les prémices de l'Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l'adoption, la délivrance pour notre corps (v. 23). Nous aussi, pas seulement les animaux et les plantes, nous aussi, l'Ekklesia, les membres de Christ. On dira : ne sommes-nous pas déjà adoptés en J.-C. par le Père ? Oui, certainement, en esprit et au plan de la foi ! Mais il s'agit ici de l'adoption de ce qui est encore périssable, notre corps et ce qui se limite au psychique, car la chair et le sang ne peuvent hériter le Royaume de Dieu ni la corruption hériter l'incorruptibilité (1 Co 15.50). Il s'agit de la résurrection quand le Seigneur apparaîtra. Ceci est encore objet d'espérance, c'est pourquoi nous soupirons aussi avec la création et nous nous écrions : Viens Seigneur Jésus !

Mais voilà une grande nouvelle, c'est que la création attend avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu ! Voilà ce que l'Esprit Saint a fait connaître à l'apôtre Paul et que Jésus laissait déjà pressentir quand il a dit aux siens : Bienheureux (ou en marche) vous qui êtes conscients de votre dépendance de Dieu (= vous les pauvres), oui, le Royaume des cieux est à vous !  Non pas "sera" à vous mais "est" à vous.

Le Royaume de Dieu est déjà notre héritage, même si la révélation de notre identité de fils et de filles de Dieu n'est pas encore très perceptible. Elle est là, mais voilée. Nous, en revanche, nous l'attendons et même nous l'expérimentons déjà par le Saint Esprit. Mais je demande : cette  espérance... et cette expérience sont-elles déjà (ou encore) un fait réel au point de déterminer toute notre vie, avec une traduction historique laissant des traces ? Est-ce que nous mesurons non seulement le privilège d'être citoyens du Royaume et fils du Roi, mais la permission qui nous est faite de recourir à sa puissance pour montrer et anticiper la grande libération à venir dans des libérations concrètes de personnes et de relations bloquées ? Si oui, il y a de quoi nous relever de la poussière et nous mettre debout ! Le monde aspire secrètement à ce que nous atteignions notre taille adulte et que nous exercions notre autorité sur les forces du chaos.

Voici comment l'apôtre Pierre, de son côté, a parlé de cette espérance en marche quand il s'adresse aux Juifs de Jérusalem après la guérison de l'impotent du temple (Ac 3.19-21) : ...Convertissez-vous donc pour que vos péchés soient effacés, afin que des temps de rafraîchissement viennent de la part du Seigneur (voilà pour le présent) et qu'Il envoie Celui qui vous a été destiné, le Messie Jésus (voilà pour l'avenir). C'est Lui que le Ciel doit recevoir jusqu'au temps du rétablissement (apokatastasis) de tout ce dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes d'autrefois ! Comment faut-il comprendre ce "jusqu'au temps du rétablissement de tout..." (Apocatastase : action de relever ce qui a été mis par terre, d’annuler la destruction).

Paul le transcrit de cette manière : Cette même création sera libérée de l'esclavage de la corruption (celle qui pourrit le monde et l'asservit) pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu (Ro 8.21). Est-ce bien là ce que nous voulons voir ? Une création libérée et transfigurée par la gloire ? Pas seulement pour nous-mêmes... mais aussi pour cette création, pour cette génération, pour le monde ?

5. La question qui nous vient alors à l'esprit est celle-ci :

Ce "rétablissement", annoncé par l'apôtre Pierre, est-il à attendre seulement quand le Messie Jésus sera venu dans son Règne de manière évidente pour tous (avec la "première résurrection" des morts) ou bien ce rétablissement relève-t-il déjà de la responsabilité active de l'Ekklesia Corps du Messie et faisant les œuvres du Messie  dans la vie présente, au moins sous forme de signes, puissants et avant-coureurs de la Parousie ? Question débattue dont la réponse peut soit nous mobiliser pour produire des changements soit nous démobiliser. Notez que nos frères juifs pieux se posent la même question que nous dans leur attente messianique ! (Voir l'étude de F. Lovsky sur Le messianisme et l'attente messianique en Israël, donnée ici même en 1973).

Permettez-moi de présenter ici, en forçant un peu le trait, les deux pôles en présence décrivant la façon de vivre cette attente et l'espérance de ce rétablissement. Ces deux pôles sont bien présents aujourd'hui dans le mouvement évangélique au sens large et nous sommes concernés.

A)  Un des pôles consiste à voir essentiellement le monde dans sa marche inéluctable vers son déclin et son jugement dans l'économie présente et la mission de l'Eglise comme consistant à sauver le maximum de gens du feu, de cette corruption, par l'annonce de la bonne Nouvelle du salut en Jésus-Christ. L'avenir de tous est marqué par la séduction et le triomphe temporaire de la Bête, de l'Impie, de l'Anrichrist, les persécutions sont à l'ordre du jour, nous retournons à la poussière, en attendant l'enlèvement des Saints à la rencontre du Seigneur dans les airs puis de leur retour sur terre et l'expérience glorieuse d'une Terre renouvelée. Nul doute que cette vision à de forts appuis bibliques... Mais elle est partielle, elle appelle un complément de taille car elle ne stimule guère l'esprit d'entreprise pour des initiatives !

B)   A l'autre pôle, certains milieux développent ces dernières années une vision et une pratique qui incorporent dans notre histoire les nouvelles réalités de notre foi - essentiellement la vie "céleste" que nous avons déjà en partage - ils les incorporent comme étant beaucoup plus accessibles et pratiques que nous ne pensons généralement. Elles concernent aussi les nations et pas seulement les individus ou les Eglises. Le fameux "rétablissement de tout ce dont les anciens prophètes d'Israël ont parlé" n'est pas une matière à spiritualiser intérieurement ni à reporter entièrement dans un futur âge d'or (en tout cas pas uniquement) mais il est déjà d'actualité, il est à vivre comme une puissance de transformation de la Société déjà maintenant. Il n'annule pas le besoin du retour du Christ mais il en prépare le chemin comme une démonstration à sa gloire, même si c'est d'une façon encore partielle et provisoire. La base de cette vision est que "la loi (ou force) de l'Esprit de Vie en Jésus-Christ nous a affranchi de la loi (ou force) du péché et de la mort" (Ro 8.2). Nous participons déjà au ministère céleste du Christ avec qui nous sommes assis dans le Ciel (Éph 2.6) et notre rôle est de faire descendre les glorieuses réalités célestes dans nos réalités provisoires et corrompues du plan terrestre. Or, cette vision, qui a aussi des appuis bibliques incontestables, est menacée de dérapage si elle ignore l'autre pôle et la nécessité de la mort comme condition de la résurrection.

Ces deux visions apparaissent comme antinomiques pour la mentalité "grecque" qui caractérise les Eglises déracinées du terreau juif et qui a marqué beaucoup l'Europe. La vision juive, elle, n'oppose pas mais prend ensemble ce qui peut paraître contradictoire mais qui trouve son unité dans la vision globale de l'éternité divine.

Le premier pôle seul aurait tendance à nier l'importance du temps présent et le statut glorieux qui est le nôtre pour générer des transformations substantielles au sein des nations et anticiper la réalité à venir pour la gloire de Dieu. Danger d’une sorte de fatalisme pessimiste.

Le second pôle seul aurait tendance à croire que grâce aux Chrétiens à dimension apostolique et prophétique exerçant leur autorité, les nations vont devenir des disciples du Messie dans leur ensemble et dans leur gouvernance avant la Parousie et sa victoire sur la mort.

Ces accentuations, séparés l'une de l'autre, finiraient par tomber dans l'hérésie. C'est pourquoi, à mon sens, l'un des pôles ne devrait pas empêcher la foi et l'expérience de l'autre et inversement ! Je crois qu'en Union de prière, nous devons accepter et supporter la tension qu'implique le fait de tenir ensemble ces deux faces apparemment non conciliables de l'attente messianique ! Et prier que chacun vive son appel quelle que soit sa tendance en cette matière.

6. Attention de ne pas limiter la puissance de Dieu !

Paul ne dit-il pas aux Ephésiens que Dieu a préparé d'avance des œuvres bonnes afin que nous les pratiquions (2.10) ? Et Jésus n'a-t-il pas dit : vous ferez les œuvres que moi je fais et vous en ferez même de plus grandes parce que je vais au Père (Jn 14.12-13) ? Et l'attente du Seigneur n'est-elle pas que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? Jésus ne parlait-il pas des talents à faire valoir avant son retour et non après ?

Des prophéties comme celles d'Esaïe 49 ou 61, qui parlent de restaurer ce qui était tombé en ruine ou celles de Michée 4 et d'Ezéchiel 36 et 37 ne sont-elles pas promises pour une réalisation présente, avant même le retour du Seigneur et la résurrection des morts ? Et même si la réponse devait être : "non, ce sera pour après", n'est-il pas de toute façon juste d'aller le plus loin possible dans cette direction, à la condition toutefois que ce soit par l'Esprit Saint en nous et non par l'action de notre pensée charnelle, idéologique ou sentimentale ?

L'Ecriture nous donne à croire que ces annonces sont liées au rétablissement du peuple juif dans son cadre historique, c'est-à-dire sur la terre promise, liées aussi à la reconnaissance de son Messie en Jésus de Nazareth. Quant à nous, croyants des nations, greffés sur leur tronc, parmi leurs branches, nous sommes donc aussi concernés et solidaires du même développement de la foi annoncé par ces prophéties.

Nous œuvrons pour un monde nouveau et non juste amélioré (comme l'humanisme de ce monde s'y emploie). Nouveau comme ce que Jésus a fait, comme ce que le Saint-Esprit produit ! Alors justement, laissons au Saint Esprit beaucoup plus de place.

Ceux et celles qui sont animés par le Souffle de Jésus ont la réponse. Suite à notre prière, le ciel peut faire des incursions sur la terre plus qu’au temps de l’ancienne chrétienté constantinienne ! Certaines Eglises ici et là (comme Bethel Church en Californie) et certains visionnaires (comme Darrow Miller) donnent l'impression d'être déjà à l'œuvre dans ce sens, dans une compréhension plus profonde des mystères et de la gestion du Royaume. Ne devons-nous pas imiter leur foi ?

Notre prière pour l'illumination du Peuple juif va d'ailleurs dans ce sens puisqu'il est dit que sa réintégration sera comme une vie d'entre les morts (Ro 8.15). Ce peuple redevenant messianique n'est-il pas destiné à nous entraîner dans ces réalités annoncées, lui qui a reçu une expérience et un sens de l'incarnation historique des promesses de Dieu bien plus poussé que nous, issus des nations ? (Sur la famille, la santé, l'économie, la culture, l'écologie, l'éducation, les arts). Les gens qui travaillent dans ces domaines de société ne voient en général rien de cette nouveauté dans leur domaine et c'est le diable qui occupe la place ! Pouvons-nous nous en satisfaire ? Et s'il faut, pour cela, appeler le Seigneur à venir pour une totale collaboration avec Lui et mettre le diable hors jeu, eh bien, dépêchons-nous de le faire ! Viens Seigneur Jésus ! Debout avec le Fils de l'Homme !

Terminons par une citation de Fadiey Lovsky tout à la fin du message de 1973 que j'ai mentionné (les mots "Serviteur et Roi", sont ajoutés par JP.B. pour mieux marquer la différence entre les deux venues du Christ) :

 "Nous qui sommes Chrétiens, notre vie ne doit-elle pas être un pont entre le MESSIE JÉSUS, l'Oint du Seigneur, le [SERVITEUR] crucifié et ressuscité, et l'avènement dans sa victoire du SEIGNEUR JÉSUS [ROI] que nous attendons ? Nos vies peuvent devenir les instruments par lesquels Dieu exaucera la prière de ceux des Juifs qui ont prié selon leurs lumières, avec la ferveur dont nous Chrétiens, nous sommes en droit d'être émus à jalousie".

Les attentes dans la famille

Sophie Helmlinger

1.         Nos attentes

1.1      Attente du paradis perdu de la relation fusionnelle : moi pas différencié de l’autre 

Si l’on faisait un sondage ici pour savoir ce que l’on attend le plus de celui qui nous est le plus proche, il y aurait sans doute des réponses très diverses, mais je pense qu’il y en aurait une récurrente qui serait « que l’autre me comprenne, vraiment ». Pas avec sa tête, mais avec son cœur. Qu’il comprenne de l’intérieur ce que je vis. Cela donne des choses comme ça : « Pas la peine de lui expliquer, elle me connaît par cœur ! » « Il va comprendre de lui-même qu’il est allé trop loin. » ou bien « S’il m’aimait vraiment, il saurait ce dont j’ai besoin maintenant. ».

Est-ce que vous avez conscience que c’est une forme d’attente ? Attente qui n’est pas sans rappeler une époque formidable où je n’avais rien à penser, besoin de rien faire et tout m’arrivait tout cuit dans la bouche. Cette période où je découvrais que quand je pleurais un peu, j’avais ce pouvoir de créer la tétine ou le sein, et mes couches devenaient sèches. Pas besoin de réfléchir à ce qui m’arrivait, à ce que j’éprouvais, ça venait tout seul. Quel bonheur ! Vous ne trouvez pas ? Si, bien sûr, c’était du bonheur. Le bonheur d’une relation idéale, celui de l’amour fusionnel mère – enfant. Nécessaire. Demandez au petit bébé parmi nous ce qu’il en pense. Indispensable pour que l’enfant se sente en sécurité. Pendant ce temps-là, pour le bébé, il n’y a pas de différence entre sa mère et lui. Il n’a pas conscience d’elle. Il ne la considère pas en son entier. Elle n’est, pour lui, qu’un sein, un prolongement de lui.

Mais il faut bien que cela s’arrête un jour, ce genre de relation. Non ? En tout cas, c’est nécessaire si l’on veut devenir un homme, une femme, debout. Pourtant, il y a des événements qui font que, parfois, on a vraiment du mal à accepter d’avoir perdu ce paradis de la fusion. On ne le sait pas. Et alors on attend TOUT de l’autre. C’est souvent quand on n’a pas trouvé suffisamment de sécurité intérieure. Parce que l’on n’a pas pu fusionner en paix et tout le temps nécessaire. Cela nous laisse dans une position infantile.

Au risque d’en choquer quelques-uns, je dirais que pour ne pas être égoïste, il faut être un minimum égo-centré. Evidemment, cette assertion a besoin de mille explications, dont le temps me manque aujourd’hui. Ce que je veux dire, c’est que si je suis capable de me mettre suffisamment au centre de mes préoccupations, je ne vais pas attendre que l’autre ME mette au centre de SES préoccupations. Et qu’il y réponde. Si je sais prendre soin de moi, je ne fais pas peser sur l’autre la charge de me rendre heureux ou bien même, seulement, de répondre à mes besoins, sans parler de mon bonheur. Vous voyez un peu mieux ?  C’est ce que j’appelle être égocentré. Tout est question de dosage, bien sûr. Il s’agit d’être à ma place, rien qu’à ma place et aussi tout à ma place. Parce que sinon je mets l’autre dans une position où il doit combler mes manques, deviner mes besoins, mes désirs, ce qui est complètement « mission impossible ».

Regardons Jésus faire dans Luc 18.35 : Jésus passe, un aveugle mendie, il est dans une relation de dépendance extrême (ensuite, on nous dira même qu’il a besoin des autres pour le guider vers Jésus) ; il a besoin des autres pour son « nécessaire ». Il crie vers Jésus. Les autres savent mieux que lui ce qu’il convient de faire, c’est-à-dire se taire ; mais lui reste ego centré, centré sur lui, il recommence à crier parce qu’il veut vraiment la guérison. Il est en situation de victime mais pas en position de victime. Il reste acteur de sa vie, parce que centré sur ses besoins. Il est peut-être assis pour mendier mais moi je le vois debout devant son Sauveur. « Fils de David, aie pitié de moi ! » Alors que fait Jésus ? Il le guérit illico ? Non, il lui demande d’abord ce qu’il veut qu’Il fasse pour lui. « Oh ! Jésus ! Tu ne t’en doutes pas un peu ? Le monsieur qui est assis là est aveugle. Il ne voit pas. Tu fais des miracles. Tu es Dieu, donc Tu connais tout de lui, les psaumes le disent (Ps 138.2 : Tu sais quand je m’assois et quand je me lève). Tu ne l’aimes donc pas assez pour ne pas deviner ce qu’il veut ? »

Eh bien si, mes amis, Jésus l’aime tellement qu’Il respecte cet homme dans sa position debout. Jésus ne fait pas de cet homme « une guérison de plus à mettre sur sa carte de visite », Il vient le rejoindre dans cette position d’acteur de sa vie. Jésus lui permet de lui dire oui, c’est ce que je veux. Un homme debout, face à face, un homme qui peut dire « je », qui « fait sa part » d’humain et Dieu fera le reste. Cela m’émeut beaucoup de voir Jésus donner cette place à cet homme. Pas vous ?

1.2  Attente d’une sorte de clonage : l’autre pas différencié de moi

Heureusement, nous n’avons pas tous été abimés, en tout cas pas de cette façon-là, et pas de façon si précoce. Beaucoup d’entre nous sont capables de dire « je ». Tout le monde n’attend pas que son proche soit tellement proche qu’il connaisse absolument tout de moi et puisse absolument tout pour moi. Un moi tellement peu différencié de l’autre que je me perds dans lui. Et je deviens forcément amer car forcément et terriblement déçu.

Bon. Et l’inverse est-il possible ? Je viens de pousser un peu loin le trait de « moi pas différencié de l’autre ». Et quid de « l’autre pas différent de moi ? » Est-ce qu’il peut m’arriver d’attendre de mes proches qu’ils soient dans mon prolongement ? Y a-t-il de la place pour l’autre, différent de moi, dans mes attentes ? Quel est le lien qui m’unit à celui dont j’attends quelque chose ? Est-il libre face à mes attentes ? Libre de répondre un vrai oui ou un vrai non ? C’est-à-dire est-ce que moi je lui donne cette liberté de me décevoir, et est-ce que lui sait la prendre ? Est-ce que je laisse la liberté à l’autre de répondre de sa place à lui, à sa manière ?

Est-ce que je suis, avec mes proches, dans un lien qui libère, qui laisse la place à chacun, avec sa différence, ses spécificités ? Ou bien dans un lien qui le ligote, ou pire, dans un « non lien », au nom de la sacrosainte pseudo liberté ou d’un individualisme forcené ? Par exemple quand une mère me dit : « elle fait bien ce qu’elle veut de son corps, ma fille, elle a 15ans » ?

Ne me dites pas que vous n’attendez rien, j’aurais du mal à vous croire. Je vous dirais même que c’est bien dommage pour vos proches que vous n'attendiez rien d’eux. Nous sommes des êtres de relation. Nous sommes en interactions continuelles. Nos descendants ont besoin qu’on attende quelque chose d’eux, qu’on souhaite des choses pour eux, qu’on les soutienne de nos attentes. J’espère bien que quand vous parlez à votre conjoint, à votre frère, à votre fille, vous attendez qu’il/elle vous écoute, vous comprenne et vous réponde. Parce que sinon ce serait bien triste, et bien grave. Et puisque j’ai dit que c’était naturel de ne pas se comprendre, aussi naturel que ce stylo qui va tomber si je le lâche, vous attendez même qu’il/elle fasse tout ce qu’il/elle peut pour vous comprendre, reformuler, vous faire répéter, etc.

Et si vous me dites que vous n’attendez plus rien je vous demanderais ce que vous avez si longtemps attendu et qui n’est jamais venu, pour que vous n’attendiez plus rien. Et je vous dirais : « Parle-moi de ton chagrin. Parle-moi de ta douleur. Dis-moi ta colère et tes peurs. Et reviens à quelque chose de vivant. Reviens dans le camp de ceux qui espèrent, qui attendent, qui sont tendus vers ce qui n’est pas encore advenu. Reviens à la source de ton désir. C’est lui qui te rend vivant. Tu peux ne pas en avoir peur, de ce désir, Dieu nous a inventés avec ce potentiel de désir, et nous a aussi donné de quoi l’encadrer, de quoi le contenir. Soumets-toi à Lui, et si tu te soumets tout entier, ton désir sera lui aussi soumis à ton Papa. Il ne sera pas anéanti, tué, interdit, il sera sous l’autorité de Jésus mort et ressuscité pour toi. »

Bref. Revenons à la famille.

2.    Qu’est-ce qu’une famille ?

2.1  La famille : un fondement en soi

Les philosophes disent que la famille peut se définir comme étant le lieu du premier amour, de la première éducation et du respect des libertés (ce qui signifie la recherche de l’autonomie de chaque individu). Voilà donc un trépied nécessaire à la famille.

Nécessaire et suffisant ? Non, nous dit Fabrice Hadjadj. Ces valeurs ne sont pas suffisantes pour lui. Il en veut pour preuve que les orphelinats sont au moins aussi équipés que les familles sur ce terrain-là, si ce n’est plus ; l’objectif d’un orphelinat est de donner de l’amour, de l’éducation et d’aider l’enfant à trouver sa propre autonomie. Les gens sont formés pour cela. Certains professionnels sont plus compétents que bien des parents qui, eux, doivent apprendre sur le tas. Non, ce qui fait une famille, pour Fabrice Hadjadj, ce qui la fonde, c’est autre chose.  Ce qui fait une famille c’est qu’elle est le lieu qui accueille et donne la vie. Je le cite : « La famille est le lieu charnel – et charnière – de réception et de donation de la vie. Et donc, précisément, le lieu de ce qui nous est donné, nous traverse et nous dépasse, que ce soit par le désir qui tourne un homme vers une femme, ou par la venue d’enfants qui n’ont pas été planifiés, calibrés, fabriqués selon les préjugés du moment. »

Et moi j’ajouterais un cinquième élément implicite qui fonde la famille, c’est celui de l’inscription dans une histoire et de la transmission de cette histoire. Lorsque l’on accueille la vie qui nous dépasse, on reçoit de fait et en même temps l’héritage de ceux qui nous ont précédés, et on est inscrit, de fait, dans le possible d’une descendance et de la vie qui va advenir.

Accueil et don de la vie, inscription dans une lignée, amour, éducation, respect des libertés.

Avant de regarder d’un peu plus près ce tabouret à 5 pieds, ou plutôt cette tente à 5 piquets qui donne un contour à la famille, je vous propose d’écouter encore Fabrice Hadjadj : « La famille est un fondement, on ne peut pas la « fonder ». On ne peut l’expliquer ni la justifier car il n’y a pas de principe humain antérieur à la famille. Elle EST. (…) Comment démontrer que le soleil brille, que l’eau mouille, que le monde extérieur existe? Il en va de même avec la famille. »

Alors maintenant je ne vais pas décrire une famille parfaite, ce qui nous mettrait à tous le moral dans les chaussettes, mais donner quelques pistes basiques même si on nous fait croire qu’elles sont obsolètes, caduques et ringardes.

2.2 La famille : une tente à cinq piquets ; accueil et don de la vie, inscription dans une lignée

2.2.1 Une famille en héritage

D’abord, nous héritons d’une histoire. Elle nous précède et participe à qui nous sommes, dès avant notre naissance. Un enfant qui est conçu pour réparer le couple n’arrive pas « vierge » à la naissance. Il a déjà une mission, ils ont déjà une histoire. Fils de collabo ou fils de résistant, ce n’est pas le même héritage. Dire à un enfant qu’il n’a pas de père est un crime. Nous avons tous besoin que l’on nous raconte notre histoire, celle qui nous dépasse ; nous avons besoin qu’on nous relie à un avant et un après. Me dire d’où je viens c’est un peu me dire qui je suis. Et ce n’est pas l’apanage des parents. C’est l’affaire de tous, tatas, tontons, grands-parents et autres grands cousins. Bien sûr, je ne suis pas en train de vous dire que nous devons tout dire sans discernement aucun, n’importe comment et n’importe quand. Mais nos enfants ont besoin de savoir qu’ils ne se sont pas auto engendrés, parce que l’auto engendrement va de pair avec la toute-puissance. Si je suis capable de me créer tout seul, de quoi ne serais-je pas capable ?

Dieu lui-même nous rattache à notre histoire sans cesse dans la Bible. Par exemple, quand Il s’adresse à Moïse au travers du buisson ardent (Ex 3.6) : Et il ajouta : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. En lui rappelant ses ancêtres, Dieu inscrit Moïse dans l’histoire de son peuple, dont il est très éloigné à l’époque du buisson ardent ; et ce faisant, Dieu ramène Moïse à l’intérieur de ses promesses faites à Abraham, celles qui annoncent une descendance nombreuse, un avenir à advenir. Il le replace sous ces bénédictions dont Moïse hérite de fait, pas par ses mérites mais parce qu’il est descendant de ceux qui l’ont précédé.

2.2.2 Une lignée sexuée

Ensuite, en passant et l’air de rien, je rappelle que cette lignée est forcément sexuée. Même lorsque l’on est formé dans un laboratoire à partir d’un don de gamète, dans un élan d’amour intense entre deux personnes et porté par le désir de nos parents, y compris de même sexe, on est quand même conçu à partir d’un gamète mâle et d’un gamète femelle. On n’y échappe pas. La sexualité et la différence sexuelle nous précède, nous fonde. La vie naît de la différenciation, retenons bien cette idée, nous y reviendrons.

2.2.3 Plus belle la Vie ?

Enfin, accueillir la Vie dans une famille, vous le savez bien, ce n’est pas seulement accueillir des bébés qui naissent. C’est aussi accueillir ce que la vie fait advenir. Tout ce que la vie nous donne ; et nous prend. Et notre boulot d’éducateur, c’est d’aider nos enfants, nos neveux, nos petits enfants à accueillir ce que la vie nous donne. Et nous prend. Accueillir ce que cela veut dire « être vivant ». Quand je suis un être vivant, je ne suis pas tout puissant, je suis confronté à des limites, j’ai des failles, je ne peux pas tout avoir ; si je suis à Charmes je ne peux pas être en même temps à Strasbourg. Je dois attendre. Je ne peux pas tout comprendre, etc. Je ne suis pas sûre que ce soit bien dans l’air du temps, à l’heure d’Internet. Apprendre à accueillir ce que la vie nous donne et notre finitude d’être vivant.

2.3 La famille : une tente à cinq piquets ; lieu d’éducation, Amour, Respect des libertés

On en arrive donc à la famille comme lieu d’éducation. Un piquet de la tente que je ne désolidariserai pas de ceux de l’amour et du respect des libertés. Que serait une éducation sans amour ? Quels dégâts peut-on faire si, au nom de l’amour, on ne veut pas éduquer ?  Et quid d’une éducation qui ne laisserait pas la place à l’autre, différent, sans le respect de ses libertés ? Je crois que l’on appelle cela du domptage. Il ne me reste pas beaucoup de temps et il existe un tas de très bons livres sur le sujet de l’éducation. Je ne vais donc pas explorer ici point par point le « comment faire ? ».

2.3.1 Dieu crée : séparation et différenciation

Je vous propose plutôt de revenir à nos fondamentaux, à nous, chrétiens. J’ai envie de regarder avec vous comment Dieu a créé le monde, parce qu’il me semble que c’est riche d’enseignement pour nos familles. C’est de cette pâte-là dont nous tirons notre substance.

Comment s’y est-Il pris ? Genèse 1. Nous connaissons tous ce texte. Une terre informe et vide, l’Esprit de Dieu qui plane au-dessus, Dieu dit : Que la lumière soit ! et la lumière fut. Super ! Bonne idée ! Ensuite, est-ce que Dieu a continué dans sa lancée en créant autre chose tout de suite ? Non, une fois la lumière installée, Il a commencé par la séparer des ténèbres. Et puis Il leur a donné un nom à chacun, jour et nuit. Maintenant c’est clair pour tout le monde, ce qui est lumière n’est pas ténèbres, le jour n’est pas la nuit, et vice et versa.

La création de Dieu s’appuie sur la séparation, la différenciation. C’est ce qui nous précède, fondamentalement. C’est ce qui fonde notre humanité. La différenciation. La première œuvre créatrice de Dieu a été de séparer ; Il sépare la lumière de la nuit, les eaux d’en haut et les eaux d’en bas. Le troisième jour, Il sépare les eaux et la partie sèche, le ciel et la terre,

Et alors seulement, après toute cette œuvre de différenciation, la Vie germe. La terre se couvre de verdure, les arbres fruitiers donnent leurs fruits selon leur espèce. Puis viennent les astres, les animaux selon leur espèce. Là encore il est question de différences. Selon leur espèce.

Si l’on en croit la Bible, l’homme a été tiré de cette terre-là, qui a été différenciée des eaux du ciel, qui elles-mêmes avaient été différenciées de celles d’en bas, etc. C’est inscrit dans nos gênes ontologiques, si vous me permettez cette expression.

J’aurais pu construire mon étude en déclinant les trois principes de la psychanalyse reconnus comme nécessaires à la construction psychique de l’enfant : différence des sexes, des générations et interdit de l’inceste. Mais pas besoin ! Il suffit de lire la Bible pour voir que la différenciation nous fonde. Elle est au-delà du nécessaire, elle EST. A nous de poursuivre dans la continuité de l’œuvre de Dieu.

2.3.2 Quand l’homme crée le tohu bohu

Pourquoi en est-on arrivé à ce « grand n’importe quoi » d’aujourd’hui ? A ce tohu bohu du 21ème siècle : enfants rois, petites lolitas, explosion de la toute-puissance à tous les étages, mariage pour tous, spectre de la GPA qui flotte à l’horizon, dérives de toutes sortes dans le domaine de la bio éthique, de la sexualité ?

Eh bien parce que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Et que l’on a confondu différences et inégalités. Pour supprimer les inégalités, on veut supprimer les différences. On marche sur la tête. On se soumet à de nouveaux dogmes : tous pareils, tous égaux !

Non, tous pareillement aimables, tous pareillement dignes, respectables, mais tous pareillement différenciés. C’est comme cela que nous avons été créés et c’est à cela que nous sommes appelés. Nos familles ne sont pas des assemblages de clones. Nos enfants ne sont pas nos prolongements. Nous n’avons pas vocation à la fusion avec notre conjoint ou avec nos amis. Nous sommes uniques, radicalement uniques.

Même Jésus est passé par là à Golgotha : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27.46). La Vie qui est au cœur de la résurrection n’a été possible que parce que Jésus a été radicalement séparé de son père, alors même qu’Ils sont UN.

Il y aurait bien sûr encore beaucoup de choses à dire. Sur l’attachement, notamment, parce que c’est la qualité de nos liens d’attachement qui nous permet de supporter la séparation et la différenciation. Mais on va arrêter et voilà ma prière pour nous, familles de l’Union de prière : que nos amarres affectives soient suffisamment solides pour supporter la différenciation et la séparation. Pour que, du sein de nos familles, puissent émerger des hommes et des femmes qui attendent, debout, le Fils de l’Homme. 

Matthias Helmlinger

Je rappelle deux phrases de Fabrice Hadjadj, cité par ma femme :

1.      « La famille est le lieu charnel – et charnière – de réception et de donation de la vie. »

2.      « La famille est un fondement, on ne peut pas la « fonder ». On ne peut l’expliquer ni la justifier car il n’y a pas de principe humain antérieur à la famille. Elle EST. »

Fabrice Hadjadj est un Juif ayant trouvé la foi en Jésus comme Messie d’Israël. Il enseigne à l’université de Fribourg en Suisse. Ce qu’il dit vient de la Bible : elle commence par la lettre B qui se dit « BeTH ». C’est la première lettre de BaYiTH temple, maison, famille (en hébreu on dit : BeYTH Ya*aQoB, famille de Jacob). C’est la première lettre de BèN ou BaTH (fils ou fille). La Bible ne commence pas par la première lettre de l’alphabet en hébreu, Aleph, caractéristique de Dieu. La Bible commence par la deuxième lettre de l’alphabet B pour indiquer que nous sommes toujours fils de…, fille de…. Nous ne nous sommes pas auto-engendrés. Nous vivons d’engendrements et pour des engendrements

Le thème de la famille concerne toute personne, quel que soit son état matrimonial. Voyez ces trois phrases :

1.    « Nous sommes tous des « mariés », car le Seigneur a pris l’initiative de s’unir à notre condition humaine. » [1]

2.    De nouveau, ils diront à tes oreilles, les fils de tes désenfantements : « l’espace est trop étroit pour moi »… Tu diras alors en ton cœur : « ceux-ci qui me les a enfantés ? Moi, j’étais désenfantée, stérile, en déportation, éliminée ; ceux-là, qui les a fait grandir ? Es 49.20-21 Le prophète parle ici à Jérusalem en deuil de ses enfants (j’ai inventé le mot français « désenfantement » pour essayer de traduire l’hébreu SHyKouLaH qui caractérise le deuil des parents vis-à-vis de leurs enfants) ; dans ce deuil même, elle enfante. C’est ce qui se passe pour la mère de Jésus perdant son fils à la croix : « Près de la croix de Jésus se tenaient debout sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala. Voyant ainsi sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : « femme, voici ton fils. » Il dit ensuite au disciple : « voici ta mère. » Et depuis cette heure-là, le disciple la prit dans ses choses à lui. » Jn 19.25-27

3.    « Car ainsi parle le Seigneur : aux eunuques qui gardent mes sabbats, qui choisissent de faire ce qui me plaît et qui se tiennent dans mon alliance, à ceux-là je réserverai dans ma Maison, dans mes murs, une stèle porteuse du nom (YaD WaSHeM) ; ce sera mieux que des fils et des filles ; j’y mettrai un nom perpétuel qui ne sera jamais retranché » Es 56.4-5. Dans l’exil à Babylone, de jeunes Juifs avaient été castrés pour servir dans le harem royal. Auront-ils part eux aussi à la joie du retour à Sion ? Oui, mille fois oui ! YaD peut signifier le sexe masculin en érection, la capacité d’engendrer et de perpétuer son nom de famille. Une seule condition : observer Shabath, ne pas se laisser « bouffer » par le temps. Nous avons six jours pour travailler, un jour pour nous reposer et surtout faire mémoire que c’est Dieu notre Créateur, c’est Lui qui construit la famille. Un enfantement, c’est neuf mois d’attente. Un enfantement demande une maîtrise du temps.

Il y a un mot en hébreu qui désigne l’amour matriciel, c’est : RaHaMyM. Il est souvent traduit par miséricorde ou tendresse, ou d’autres mots. Cela nous donne une fausse idée de ce mot. « Amour matriciel » conviendrait, c’est un peu long comme traduction. Les rabbins disent que RaHaMyM est la vertu qui caractérise le troisième des patriarches, Jacob. Elle est la synthèse de deux vertus incarnées avant lui : HèSèD grâce, incarnée en Abraham et DyN rigueur, incarnée en Isaac. L’amour matriciel est composé de ces deux vertus. Pour enfanter, une femme enceinte devient plus rigoureuse concernant son alimentation, son mode de vie, tout en étant déjà pleine de grâce pour la vie qu’elle porte en elle. Dans l’amour qui enfante la vie, la Grâce n’existe pas sans la Loi. L’amour matriciel est une vertu très particulière incarnée dans l’AT par Jacob.

Nous attendons un engendrement final, qui fera basculer ce monde dans le Royaume de Dieu. Il se fera par la venue de Jésus. Un ancien pasteur de l’Union de prière, Jacques Serr a dit : « Jésus est toujours le VENANT ». Il tire cela de la Bible. Jésus dit (Jn 14.18) : « je ne vous laisserai pas orphelins, je viens auprès de vous » (notez que le verbe venir est conjugué au présent !). Jésus est venant en nous par le fait qu’il envoie son Esprit : « L’Esprit de vérité… vous le connaissez, car il demeure auprès de vous et il est en vous… par sa venue il confondra le monde en matière de péché : ils ne croient pas en moi » Jn 16.8, 9. Notez la définition très particulière qui est donnée ici du péché : « ils ne croient pas en Moi ». Ce qui fait dire à Karl Barth que nous ne devons pas prendre l’incrédulité trop au sérieux. C’est le miracle de la foi qui nous est toujours à nouveau donnée, que nous devons prendre au sérieux.

Avant l’engendrement final, il y a toute une succession d’engendrements, en hébreu : ToLeDoTH. C’est ainsi que la Bible voit l’Histoire, l’histoire du salut, l’histoire de l’humanité et même de la création : des engendrements.

Commencée en Israël, l’engendrement du salut continue et se terminera en Israël, mais un Israël élargi comme le Seigneur l’a annoncé dès le commencement. L’apôtre juif Paul écrit aux chrétiens issus des GoYiM Nations : vous n’êtes plus des étrangers, ni des émigrés ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la famille de Dieu (Eph 2.29). Le même apôtre écrit aux chrétiens en Galatie (en Turquie actuelle) : La Jérusalem d’En Haut est libre, et c’est elle notre mère ; car il est écrit : réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantais pas ; éclate en cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs ; car plus nombreux sont les enfants de la femme détruite que les enfants de celle qui a un époux (Gal 4.26-27). Il s’agit ici d’une citation d’Es 54.1 (après le chapitre 53 d’Esaïe, qui parle de l’élévation, de la souffrance, de l’humiliation puis à nouveau de l’élévation du Serviteur du Seigneur, le chapitre 54 est consacré à l’impact de ces événements sur Jérusalem elle-même : elle enfantera  malgré toutes les impossibilités et les tristesses inconsolables !). C’est de cette Jérusalem-là dont nous sommes les fils et les filles.

L’Eglise se considère comme un Israël élargi. Je cite le père Jean-Michel Garrigues : « l’Eglise issue des Nations n’est pas l’Eglise des Nations. Elle est l’Eglise de l’Israël messianique, d’Israël devenu en Jésus selon la promesse de Dieu « un peuple, une assemblée de Nations » selon Gn 35.11 ». J.-M. Garrigues cite Gn 35.11, où le Seigneur Dieu s’adresse à Jacob : je suis EL SHADDAÏ, sois fécond et prolifique, une nation et une Eglise (QeHaL assemblée) de nations proviendra de toi.

Je rappelle ici des paragraphes de la charte de l’Union de prière :

§ 21   « autour de la Croix du FILS se trouve un reste selon l’élection de la grâce, représenté par la Vierge Marie et St. Jean, reste issu comme JESUS lui-même du sang d’Abraham (Romains 11.5).

§ 22   Sur le reste fidèle, regroupé autour de St. Pierre, s’articule l’œuvre de St. Paul parmi les Nations : œuvre qui s’est poursuivie jusqu’à nos jours, on pourrait peut-être dire jusqu’au 2 août 1914, jour où la Chrétienté s’est définitivement déchirée elle-même.

§ 23 Aujourd’hui, autour de l’Eglise très proche du SEIGNEUR crucifié, se groupe un reste issu des Nations, en qui  se manifeste la continuité vivante de Celle qui a reçu les promesses infaillibles.

§ 24 L’Union de prière, pour sa part, contribue à maintenir ce reste. Mais il faut voir plus loin : sur ce reste doit s’articuler maintenant « la masse » juive dont les apôtres et les premiers chrétiens furent « les prémices ». (Romains 11.16).

Ces paragraphes me semblaient être du patois de Canaan, dans mes débuts dans l’Union de prière. Maintenant je découvre de plus en plus les intuitions profondes qu’ils veulent nous transmettre. Il en est de même quand nous ne comprenons pas des textes bibliques : gardons-nous de les rejeter, il est sûr qu’un jour, ils nous nourriront et fortifieront notre foi !

J’ai dit au début de cet exposé que chaque être humain peut penser au mariage dans sa foi au Christ, car Jésus s’est uni à notre condition humaine. La symbolique du mariage pour parler de l’alliance entre Dieu et Israël n’est apparue que tardivement, à cause de tous les cultes idolâtres où la sexualité était sacralisée. C’est à partir de l’exil, quand l’idolâtrie a été mieux combattue, que cette symbolique a vu le jour : Eh bien, c’est moi qui vais la séduire, je la conduirai au désert et je regagnerai sa confiance … Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l’amour et la tendresse. Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras le Seigneur (Os 2.16, 21, 22). Israël connaît Dieu comme son Père : ainsi parle le Seigneur : mon Fils premier-né, c’est Israël ; je te dis : laisse partir mon fils pour qu’il me serve – et tu refuses de le laisser partir ! (Ex 4.22-23). Ceux qui sont fils de Dieu en Israël sont aussi fils de Jérusalem-Sion (Es 54.13) : tous tes fils seront enseignés par le Seigneur. Jésus s’appuie sur cette prophétie pour enseigner. Il la cite en Jean 6.45 et ajoute : quiconque a entendu et reçu l’enseignement du Père vient à moi. Jésus, quand il enseigne, avait confiance que son enseignement pouvait être reçu, aussi choquant soit-il, parce que le Père enseignait en même temps que lui. L’enseignement à haute voix de Jésus se faisait simultanément avec un enseignement du Père dans le cœur des auditeurs. Nous devrions nous en souvenir, quand nous-mêmes nous évangélisons : la Parole que nous annonçons aura de l’effet si Dieu lui-même agit dans les cœurs de ceux qui l’écoutent.

La Commission pour les relations avec le judaïsme de l’Eglise catholique a publié en décembre 2015 un texte téléchargeable sur le site du Vatican, www.zenit.org. En voici des extraits : « L’alliance abrahamique est si essentiellement constitutive de la foi chrétienne que sans Israël, l’Eglise risquerait de perdre son rôle dans l’histoire du salut » « La nouvelle alliance ne révoque pas les alliances antérieures ».

Le cardinal Jean-Marie Lustiger avait écrit : « Le baptême est une incorporation au Christ, mais il est aussi, en même temps et indissolublement - sans quoi il n’aurait pas de sens - une incorporation à Israël. »

Ces textes et bien d’autres, provenant surtout des autorités ecclésiastiques catholiques, nous permettent d’avancer dans le sens donné par les apôtres à la foi chrétienne : nous sommes associés à Israël par la foi en Jésus-Christ, associés aux engendrements promis à ce peuple.

Il n’existe pas d’engendrements sans douleur. L’apôtre Paul en parle à maintes reprises : Mes petits enfants que, dans la douleur, j’enfante à nouveau, jusqu’à ce que Christ soit formé en vous (Gal 4.19) Et même si mon sang doit être versé en libation dans le sacrifice et le service de votre foi, j’en suis joyeux et m’en réjouis avec vous tous ; de même, vous aussi, soyez joyeux et réjouissez-vous avec moi (Ph 2.17-18). Cette parole étonnante de l’apôtre Paul fait penser irrésistiblement au père Jacques Hamel qui, le 26 juillet dernier, dans l’église de Saint-Etienne du Rouvray en Seine-Maritime a versé son sang après avoir communié et fait communier au sang du Christ.

Jésus lui-même a parlé bien des fois des douleurs de l’enfantement, si nous voulons que nos contemporains puissent découvrir la foi : Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le Royaume des cieux est à eux. Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte, que l’on vous persécute et que l’on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ; c’est ainsi en effet qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés (Mt 5.10-11).

Ne limitons pas ces douleurs d’enfantements à la persécution violente. Il y a des douleurs d’engendrement quand nous nous mettons vraiment à prier. Tout le monde aujourd’hui admire les réveils de Charles Finney. Sa prédication amenait des réveils dans beaucoup d’endroits. Mais pourquoi ? Il avait un intercesseur, Daniel Nash. Daniel Nash avait été interdit de ministère pastoral, après que deux paroisses où il avait été pasteur soient entrées dans un réveil. Qu’a-t-il fait ? Il a passé son temps à intercéder. Il allait dans les villes où Charles Finney devait prêcher, et il priait tout le temps. Une dame qui lui avait loué une chambre en sous-sol avait dit à Charles Finney que son locataire devait être mort, car elle ne l’entendait plus crier, et elle n’osait pas aller voir ce qui se passait. En fait, Daniel Nash et un autre chrétien avaient intercédé avec larmes, avec des cris pour le salut des personnes qui viendraient écouter Charles Finney. Alors Ch. Finney a dit à cette dame : « ne vous inquiétez pas, ils enfantent ! ».

Enfantement et intercession sont étroitement liés. Nous le voyons dans Genèse 18. Sarah, entendant qu’elle allait enfanter l’année suivante, rit. L’enfantement dépasse nos possibilités. Il est une surprise, une résurrection inattendue, impossible à imaginer, qui nous fera rire. Le Seigneur prend soin de souligner ce rire de Sarah : Si ! Tu as bel et bien ri ! (v. 15). Le Seigneur répète aussi  à haute voix l’interrogation secrète de Sarah : Pourrai-je vraiment enfanter, moi qui suis si vieille ? (v. 13). L’enfantement aura bel et bien lieu, mais le jour même de cette joyeuse espérance, une grande tristesse est confiée par le Seigneur à Abraham : Le Seigneur dit : « cacherai-je à Abraham ce que je suis en train de faire ? Abraham doit devenir une grande nation grande et puissante en qui seront bénies toutes les nations de la terre, car j’ai voulu le connaître afin qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui d’observer la voie du Seigneur en pratiquant la justice et le droit… (Gn 18.17, 19). Le Seigneur ne peut se résoudre à détruire Sodome et Gomorrhe sans avoir partagé sa profonde souffrance à Abraham. Le rire et la tristesse… la résurrection et la mort… et entre les deux la prière, l’intercession d’Abraham en qui toutes les familles de la terre doivent être bénies, toutes les familles, même Sodome et Gomorrhe.

Pour terminer, souvenons-nous que l’engendrement, un engendrement de vie, n’est possible que si nous éliminons toute idolâtrie. Jésus nous a mis en garde contre une idolâtrie redoutable, qui aujourd’hui veut s’imposer à l’univers entier, et qui est incompatible avec un engendrement de vie : Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon (la Richesse) (Mt 6.24).

 


 

Celui qu’Israël et l’Église attendent

1. Celui qu’Israël attend : Luc 21.36

Eliahou / Etienne Abel

Il est aujourd'hui devenu banal d'affirmer que les Juifs attendent la venue de celui dont les Chrétiens guettent le retour. Et pourtant, la question de l'avènement du Messie n'a jamais cessé d'en cacher une autre, celle de son identité. Question redoutable, parce que l'avantage des chrétiens sur les Juifs quant à la possibilité de nommer et de connaître ce Messie n'a pas fini de saper et de menacer d'effondrement le socle de ce respect mutuel qui émergea du chaos de la Shoah. D'où l'importance d'une scrutation attentive des textes de la tradition juive sur le Mashia; l'importance également d'une écoute respectueuse des récits dont elle est émaillée : cessons par exemple de poser l'a priori selon lequel – au contraire des récits de notre tradition – ces récits-là ne seraient que légendaires !

i   Le messie dans la tradition juive

1) La personnalité du messie

Notons d'abord que pour les Juifs, le Messie attendu n'est autre que le Mashiah ben David, le Messie fils de David. S'il est parfois question du Messie fils de Joseph – nous y reviendrons –, ce dernier ne fait guère l'objet d'une attente existentielle : il sera sujet d'étude, source d'interrogations, aliment de réflexion, mais sans ouvrir sur un horizon d'espérance.

Notons ensuite que dans la tradition juive, tous les textes faisant allusion au "Fils de David" sont placés sous le signe de l'intimité d'une rencontre. Prenons par exemple le célèbre passage de la guemara[2] au traité Sanhédrin p. 98a. Rabbi Yéhoshua ben Lévi interroge le prophète Elie à l'entrée de la grotte de Rabbi Shimon Bar Yoh[3] :

« - Quand le Messie va-t-il venir ?

  - Demande-le-lui toi-même ! répond le prophète.

  - Et où est-il assis ?

  - A la porte de la cité [de Rome].

  - Et quels sont ses signes distinctifs ?

  - Il est assis parmi les pauvres souffrant de maladies[4]. »

Autre indice :

« - Alors que les autres défont et refont tous leurs bandages à la fois, lui défait et refait chaque bandage séparément, en disant : au cas où l'on me demanderait, je ne tarderais pas...»

Première évidence : le Messie fils de David est l'humilité, voire l'humiliation faite chair.

Deuxième évidence : il est, bien que toujours souffrant, toujours sur le qui-vive, disposé sans relâche à déployer à l'instant même la révélation de sa gloire et de son salut.

Mais notre guemara se poursuit : à la question posée – cette fois directement – par Rabbi Yého-shua ben Lévi au Messie « Quand viens-tu, Seigneur ? », le Messie répond « je viens aujourd'hui ». De retour auprès du prophète Elie, Rabbi Yéhoshua ben Lévi se plaindra de ce que le Messie lui a menti, puisqu'il n'est pas venu. Et voici la réponse d'Elie : « c'est pourtant bien ce qu'il t'a dit : "aujourd'hui... si vous entendez sa voix... (Ps 95:7) »

Troisième évidence : ce sont notre surdité à la voix de l'Eternel et notre désobéissance à sa parole (n'endurcissez pas vos cœurs ! Ps 95.8) qui font obstacle à la manifestation de son Mashiah.

Quel chrétien ne reconnaîtrait le Yéshoua du Nouveau Testament dans la description de ce Messie infatigablement solidaire des "plus petits d'entre ses frères" (...c'est à moi que vous l'avez fait... (Mt 25:40) ; ...c'est à moi que vous ne l'avez pas fait... (Mt 5:45) ; dans ce Messie infatigablement impatient de venir sauver l'humanité, infatigablement attristé par nos incessantes rébellions à l'égard de son Père ? Et qui oserait encore prétendre que, face à un chrétien nourri d'Evangile, un Juif nourri de tels enseignements ignore tout de la personne du Mashiah ?

En méditant ce texte de Sanhédrin 98a, il m'est revenu un souvenir précis d'une retraite au cours de laquelle la prière pour Israël avait été particulièrement intense. Notre sœur Maryse Royer, za'tsal[5], avait reçu un chant en langues d'une beauté poignante, dont Shlomit, mon épouse, a compris les paroles, parce qu'elles étaient en yiddish ; et ces paroles disaient : "je suis seul, il n'y a personne, j'ai froid !"

2) La venue du messie

Toujours dans cette même page de guemara, au terme d'une longue énumération des signes devant précéder la venue du Messie, Rabbi Yohanan[6] déclare : « Si tu vois une génération perpétuellement amoindrie, attends-le, comme il est dit : et un peuple misérable tu sauveras (2 Sa 22.28) », avant de poursuivre : « Si tu vois une génération assaillie de nombreuses détresses comme par un fleuve, attends-le, comme il est dit : Quand l'ennemi viendra comme un fleuve, l'Esprit de l'Eternel le mettra en fuite (Es 59.19), parole immédiatement suivie du verset : ...et un rédempteur viendra pour Sion. »

Au chapitre 11 de son épître aux Romains, Paul décrit la manière dont le greffon d'olivier sauvage – les non-Juifs – a été mis au contact de la sève de l'olivier franc par son insertion dans la déchirure (v. 17) des branches naturelles ; déchirure saignante de branches naturelles que D.ieu n'a pas épargnées (v. 21), pas plus qu'il n'a épargné son propre fils (8.32) ! Branches naturelles non pas retranchées[7], mais blessées, pour que par cette blessure la plénitude des nations[8] puisse entrer (v. 25) – mais entrer où ? En Israël ! –, et qu'ainsi tout Israël – Juifs et non-Juifs confondus – soit sauvé ; et Paul d'ajouter – comme la guemara, est-ce une coïncidence ? : ainsi qu'il est écrit : ...un rédempteur viendra pour Sion.

Ne peut-on voir, dans cette "génération perpétuellement amoindrie" et "assaillie de détresses" évoquée par la guemara, ces "branches naturelles" de l'olivier franc, déchirées, assombries[9], en proie à l'inimitié millénaire de ceux-là même qui leur devaient la vie ? Des branches – juives – promises au salut en tant que "peuple misérable" dont "l'ennemi" – à savoir celui qui, par ingratitude, aura préféré son autosuffisance spirituelle au bonheur d'appartenir à l'Israël de D.ieu – sera bientôt mis en fuite par l'Esprit de l'Eternel.

Mais revenons à la guemara. Rabbi Yohanan ajoute : « Le Fils de David ne viendra que dans une génération totalement innocente, ou totalement coupable. Une génération totalement innocente, comme il est écrit : Et ton peuple, tous des justes ! A toujours ils posséderont la terre... » (Es 60.21).

Une génération totalement coupable, comme il est écrit : Et Il vit qu'il n'y avait aucun homme, et il se désola de ce qu'il n'y avait pas de d'intercesseur... (Es 59.16) ; et il est écrit : A cause de moi, de moi seul j'agirai... (Es 48.11).

Dans cette même page de la guemara, Rabbi Alexandri évoque l'objection soulevée par Rabbi Yéhoshua ben Lévi[10] : « Il est à la fois écrit : en son temps (Es 60.22) et : Je hâterai (cette chose).

S'ils le méritent : je hâterai.

S'ils ne le méritent pas : en son temps ».

Rabbi Alexandri évoque ensuite une autre objection de Rabbi Yéhoshua ben Lévi :

« Il est écrit : Et voici avec les nuées des cieux vint comme un fils d'homme (Dn 7.13) ; il est aussi écrit : ...pauvre et monté sur un âne... (Za 9.9).

S'ils le méritent : avec les nuées des cieux.

S'ils ne le méritent pas : pauvre et monté sur un âne ».

Reprenons : la "génération totalement innocente", c'est la génération de ceux qui auront "mérité" que l'Eternel "hâte" la venue de son Messie "avec les nuées des cieux". La "génération totalement coupable", c'est, à l'inverse, la génération de ceux qui n'auront "rien mérité d'autre" que la venue du Messie "en son temps", "pauvre et monté sur un âne".

Pour un chrétien, l'entrée de Jésus à Jérusalem une semaine avant Pessah/la Pâque, monté sur un âne, suffit à l'identifier clairement comme celui dont parle le prophète Zacharie. Mais faisons preuve de logique : si nous croyons vraiment cela, nous devons croire aussi que la page du "démérite" de la "génération totalement coupable" – c'est-à-dire, ne l'oublions pas, condamnée à l'être pour que les non-Juifs puissent avoir accès au Père et à son Messie –, que cette page est définitivement tournée. A l'horizon, ne nous reste que la vision d'une "génération totalement innocente", promise à l'avènement "hâté" du "Fils d'homme venant avec les nuées des cieux". C'est, passez-moi l'expression, ma-thé-ma-ti-que ! Et c'est le saint Talmud qui nous en offre la démonstration !

3) Le messie fils de joseph

Dans la guemara, au traité Souccah, p. 52a, dans le cadre d'une discussion sur la séparation entre hommes et femmes, Rav[11] cite le verset de Zacharie 12.12 : Et le pays sera en deuil, chaque famille à part, la famille de la maison de David à part, et les femmes à part ; la famille de la maison de Nathan à part, et les femmes à part. La question est alors posée : « Quelle est la cause de ce deuil ? L'un dit : il s'agit du Messie fils de Joseph qui a été tué » (...) « C'est ce qui est écrit : et ils regarderont vers moi celui qu'ils ont percé, et ils s'endeuilleront sur lui comme d'un deuil sur l'unique (Zacharie 12.10).

Pour éclairer cette mystérieuse allusion au Messie fils de Joseph, remarquons que le chapitre 12 de Zacharie commence par la mention d'Israël (Oracle, parole de l'Eternel sur Israël), alors que la suite du chapitre ne fait plus mention que de Juda. Il s'agit là bien sûr, non pas d'Israël compris dans sa globalité, mais du royaume du nord, appelé ailleurs dans le livre de Zacharie "Ephraïm" (9.10,13 ; 10.6) ou "Joseph" (10 6) – Ephraïm étant le fils cadet de Joseph auquel Jacob a accordé la bénédiction de l'aîné (Gn 48.14-19) –. A peine évoqué, Israël (ou Joseph/Ephraïm) disparaît donc de la prophétie de Zacharie[12], tout comme ont disparu les dix tribus du royaume du nord après la ruine de Samarie en -722. Il se pourrait que les maîtres du talmud aient interprété le deuil des versets 10 et suivants comme la prise de conscience, par un royaume de Juda triomphant (v. 4 à 9), de la douloureuse absence de sa moitié perdue : Joseph, Ephraïm.

Or, depuis l'origine, Joseph incarne la vocation universelle du peuple d'Israël, contrairement à Juda, qui en incarne la dimension particulière : ouverture et prosélytisme d'un côté ; consécration et exclusivisme de l'autre. Mais Juda sans Joseph, c'est le risque du repli sur soi, celui d'une fidélité sans prise sur l'histoire du monde. Ainsi, le Messie Fils de Joseph symbolise la mission évangélisatrice et "salvatrice"[13] du peuple d'Israël à l'égard des nations, et sa mort, l'échec de cette mission.

Est-ce un hasard si, lors de sa venue au monde, Yéshoua "Ben David" a été officiellement enregistré comme Yéshoua Ben Yoseph (du nom de son père d'adoption : Lc 3.23) ? N'incarnait-il pas à ce stade le projet de restauration de tout Israël, et de son rayonnement à l'échelle planétaire ? Jusqu'au jour où des non-Juifs s'en arrogèrent la propriété exclusive, prétendant dès lors reconnaître la royauté d'un roi pourtant privé de son royaume : royaume amputé désormais non seulement de Yoseph, mais aussi de Yehoudah !

Et voilà bien le paradoxe : témoins de l'incroyable réussite de l'évangélisation des païens, de cet ensemencement du monde entier par le Judaïsme de Jésus et des apôtres, les non-Juifs, au lieu d'en imputer aux Juifs l'incontestable mérite, ont au contraire, pendant des siècles, obstinément refusé d'y voir le moindre rapport avec l'histoire et la vocation d'Israël. Et ce, en dépit de l'affirmation de l'apôtre Paul dans Ro 11.16 : Si les prémices sont saintes, la masse l'est aussi ! La conséquence de ce refus, c'est que s'est peu à peu imposée aux Juifs la figure d'un Messie Fils de Joseph placée sous le signe de la mort, une mort sans perspective de résurrection : la mort que lui infligeait en continu le règne du Messie fils de David ressuscité sur une Chrétienté étrangère à Israël...

Quant aux non-Juifs, ils sont restés eux aussi placés sous le signe de la mort du Mashiah : un Mashiah qui ne pourrait pleinement régner sur eux et faire visiblement triompher en eux la puissance de sa résurrection que lorsqu'eux, les non-Juifs, se reconnaîtraient israélites avec les juifs ; en ce sens, il n'est pas exclu qu'au fil de l'histoire, une certaine évangélisation chrétienne soit tombée sous le coup de la parole adressée par Jésus aux pharisiens vous courez la terre et la mer pour faire un prosélyte, et vous en faites un fils de la géhenne deux fois plus que vous ! (Mt 23.15).

En somme, le Mashiah Ben Yoseph, c'est est un peu l'ombre portée de l'illusion chrétienne d'un Royaume séparé, distinct d'Israël ; et cette ombre, pour les Juifs comme pour les non-Juifs, ne peut être qu'une ombre de mort.

Vienne le jour où les croyants des nations, parce qu'ils auront réappris à confesser la réalité de leur position dans le giron d'Israël, à réapprivoiser au sein d'Israël la place qui leur revient – celle de Joseph/Ephraïm, de la moitié perdue et retrouvée – ; vienne le temps où ces croyants des nations déserteront le camp des ennemis de leur "moitié" juive, le camp des ingrats, le camp des ennemis du Créateur... Alors seulement pourra se révéler au grand jour la dimension authentiquement universelle du salut scellé en Yéshoua le Juif, Roi de tout Israël. Oui, vienne le jour où, dans le sillage de cette révolution-là, les Juifs pourront enfin contempler la gloire de leur Mashiah Ben David, ressuscité d'entre les morts, et délivré de la main de ses "preneurs d'otage" !

Une dernière remarque sur l'expression "...Celui qu'ils ont percé" (Za 12.10, Ap 1.7). N'oublions pas que la lance qui perça le flanc de Jésus était une lance romaine (Jn 19.34), et qu'en la personne de Jésus, c'est le Juif qui fut percé, et avec lui tous les Juifs de tous les temps, et avec eux la vocation salutaire pour les nations de cet Israël dont seuls les Juifs ont gardé la mémoire, jusqu'à ce que consente enfin à naître "cet enfant peu sage qui, au terme voulu, ne sort pas du sein maternel", Ephraïm. (Os 13.13).

Terminons par un dernier passage du traité Souccah p. 52a :

« Les maîtres disent : Le Saint Béni soit-Il a dit au Messie fils de David – qui va se révéler rapidement et de nos jours ! – : demande-moi une chose et je te la donnerai, comme il est dit Que je raconte le décret ! L'Eternel m'a dit : tu es mon fils, je t'ai mis au monde aujourd'hui; demande-moi, et je te donnerai des nations pour ton héritage (Ps 2.8) ; mais du moment qu'il a vu le Messie fils de Joseph qui a été tué, il Lui dit : Maître du monde, je ne te demande rien d'autre que la vie. Il Lui répond : avant que tu ne l'aies dit, David ton père avait déjà prophétisé sur toi : Il t'a demandé la vie, tu lui as donné longueur de jours à toujours et à perpétuité. (Ps 21.4). »

Dans le prolongement de ce qui vient d'être dit, si l'on considère la mort du Messie fils de Joseph comme la faillite du projet d'illumination de tous les peuples par Israël, cette prière du Messie Fils de David, uniquement orientée vers la Vie, s'avère être la seule réponse adéquate aux perpétuels risques de dévoiement de l'universalisme authentique. C'est l'histoire de l'Eglise elle-même qui illustre le mieux le caractère inéluctable de l'échec du Messie Fils de Joseph, en tant que symbole de la vocation salutaire d'Israël : puisque, en dépit de la victoire de Jésus sur les ténèbres et la mort, ses disciples non-Juifs ne sont jamais parvenus qu'à détourner – en son nom ! – le cours de l'avènement du Royaume au profit de la domination des empires humains qu'ils continuaient à servir : de Constantin à Hitler, en passant par les puissances impériales qui se sont tour à tour ou simultanément partagées le contrôle de l'univers[14].

L'unique levier de la victoire finale, c'est la mise en évidence de la vie et de l'immortalité par l'Evangile (2 Tim 1.10). Seul le triomphe de cette Vie dans le corps de "tout Israël" permettra au Mashiah Ben David de recevoir enfin, avec la restitution de son Royaume, "l'héritage des nations" (Ps 2.8).

II Du messie au fils de l'homme

Nous avons déjà évoqué ce thème du Fils de l'homme dans la partie de cette étude consacrée à la venue du Messie, à propos de l'objection soulevée par Rabbi Yéhoshua ben Lévi (Dn 7.13 : Et voici avec les nuées des cieux vint comme un fils d'homme et Za 9.9 : ...pauvre et monté sur un âne...). Intéressons-nous maintenant aux textes bibliques auxquels cette expression fait référence, avant de tenter – provisoirement – de lier la gerbe de notre méditation.

1) Sources bibliques de la figure du fils de l'homme

Je me contenterai de quelques brèves remarques, à propos de trois textes forts connus : Dn 7.13, Dt 1.31 et Dt 8.5.

a) Daniel 7.13

D'abord, si l'on s'en tient aux critères de ce que l'on peut considérer comme une citation, l'expression "le fils de l'homme"[15], "o uios toû anthrôpoû" n'en est pas une, et ne renvoie qu'indirectement à Dn 7.13, où la traduction grecque de l'araméen "Bar ’ènash" ne comporte aucun article : on a "un fils d'homme", "uios anthrôpoû".

Ensuite, à la lecture de l'ensemble du chapitre 7, on s'aperçoit que toutes les visions de Daniel – qu'il s'agisse des animaux (v. 2 à 7), des cornes (v. 7-8) ou du "Fils d'homme venant sur les nuées" (v. 13) sont des "paraboles" visuelles dont le prophète demande l'explication. On va lui en donner deux : une brève et une longue, cette dernière précédée d'une longue question.

L'explication brève assimile les quatre animaux à quatre rois, et la vision du "fils d'homme" "intronisé" à la remise du Royaume – un "Royaume éternel" – au "peuple des saints du Très-Haut". La nouvelle question de Daniel relaye une partie de l'explication précédente : jusqu'au moment où l'ancien des jours vint donner droit aux saints du Très-Haut, et le temps arriva où les saints furent en possession du royaume. L'explication longue, plus circonstanciée, reprend le même schéma et se conclut dans des termes analogues : Le règne, la domination, et la grandeur de tous les royaumes qui sont sous les cieux, seront donnés au peuple des saints du Très-Haut. Son règne est un règne éternel, et tous les dominateurs le serviront et lui obéiront.

En ce qui concerne le "Fils d'homme", les deux explications reçues par Daniel, ainsi que la troisième, relayée dans sa question, sont donc unanimes : il s'agit bien du "peuple des saints du Très-Haut", c'est-à dire du peuple d'Israël.

Enfin, il est intéressant de noter que le "Fils d'homme" de Daniel 13 nous renvoie directement à Jn 5.27[16], ainsi qu'à Ap 1.13[17] et 14.14[18] ; quant à l'expression "le Fils de l'homme", elle apparaît 12 fois (comme les douze tribus d'Israël) dans l'évangile selon Jean !

b) Deutéronome 1.31 : ... puis au désert, où tu as vu que l'Eternel, ton D.ieu, t'a porté comme un homme porte son fils, pendant toute la route que vous avez faite jusqu'à votre arrivée en ce lieu.

c) Deutéronome 8.5 : ...Reconnais en ton cœur que l'Eternel, ton D.ieu, te corrige comme un homme corrige son fils.

Dans ces deux derniers passages, le peuple d'Israël est comparé au fils d'un homme (’iYSh) qui n'est autre que D.ieu Lui-même. A noter que le fils en question n'est pas "un fils", mais "le fils (de lui)", "o uios autoû". Ce détail permet de fournir à l'expression néotestamentaire "le Fils de l'homme" un arrière-plan plus précis que celui de Dn 7.13.

A propos de Dt 8.5, permettez-moi d'ouvrir une parenthèse sur le thème de la correction – ou châtiment, ou discipline – en citant ces quelques versets de la lettre aux Hébreux (12.3- 8) : 3Considérez, en effet, celui qui a supporté contre sa personne une telle opposition de la part des pécheurs, afin que vous ne vous lassiez point, l'âme découragée. 4Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, en luttant contre le péché. 5Et vous avez oublié la consolation qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne méprise pas la correction du Seigneur, et ne perds pas courage lorsqu'il te reprend ; 6Car le Seigneur corrige celui qu'il aime, et il endolorit tout fils qu'il agrée. 7Supportez la correction : c'est comme à des fils que D.ieu s'offre à vous[19]; car quel est le fils qu'un père ne corrige pas ? 8Mais si vous êtes exempts de la correction à laquelle tous ont part, vous êtes donc des bâtards, et non des fils.

En d'autres termes :

-       premièrement, la correction paternelle dont le Très-Haut use à notre égard, après en avoir usé à l'égard de Jésus[20], a pour matrice la correction dont l'Eternel a usé envers son peuple-Fils au désert (d'où l'allusion à "la correction à laquelle tous ont part")

-       deuxièmement, cette correction ne représente rien moins que la manière dont Lui, le Créateur des cieux et de la terre, s'offre à nous, pour que nous fassions un avec Lui ! (fermons la parenthèse).

-       De l'examen de ces trois textes (Dn 7.13, Dt 1.31 et 8.5), triple source de la thématique du "Fils de l'homme" dans le nouveau testament, découle pour nous tous à mes yeux l'impossibilité de séparer le Fils de l'homme de la collectivité de son peuple d'Israël. Dans le Nouveau testament lui-même, d'ailleurs, une clé de lecture nous est offerte par l'évangéliste Jean (1.51) : Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l'homme. L'allusion au songe de l'échelle que fit le patriarche Jacob lors de son départ pour Haran est évidente. Comme est évident le parallèle établi par Jésus entre Jacob – le futur Israël – et le Fils de l'Homme.

2) Le fils de l'homme et nous

Alors, comment concilier cette dimension collective de la personne du Fils de l'homme avec l'image courante d'une sorte d'individualité cosmique, fruit de la projection à l'échelle céleste de l'humanité de Jésus ressuscité – Celui pourtant avec qui les apôtres et les disciples "ont mangé et bu" (Ac 10.41) – ? Comment lever l'ambiguïté qui plane sur tous ces textes où les Chrétiens se sont accoutumés à ne voir que Jésus, alors que la simple honnêteté exégétique nous oblige à y reconnaître aussi la place d'Israël ? Les croyants des nations ont, aujourd'hui, grâce à D.ieu, suffisamment grandi pour ne plus imaginer que Jésus – ou l'Eglise, suivant les cas –, se soient purement et simplement substitués à Israël.

Mais nous n'en sommes pas moins pris au piège de la raison raisonnante : comment les Juifs, qui, dit-on, ne veulent rien savoir de Jésus, et quel que soit l'amour que nous leur portons, pourraient-ils être aujourd'hui associés à la gloire de ce Fils d'homme dont Jean nous décrit la vision en Ap 1.13-18 ? Et comment nous-mêmes serions-nous capables de dépasser la conscience obsessive de notre foncière indignité pour oser envisager de nous y sentir associés ? D'autant que dans bien des passages de l'Evangile, nous ne parvenons pas à saisir dans la bouche du Maître la différence entre "le Fils de l'homme" et "je"[21]. Pourtant des pistes existent : par exemple, en Jn 12.32, l'affirmation de Jésus lorsque j'aurai été élevé de la terre (c'est-à-dire sur la croix), je les tirerai tous auprès de moi (comme fut tiré, traîné sur la terre le filet de la dernière pêche miraculeuse de Jn 21.15) ; cette affirmation est reprise par la foule avec la mention du Fils de l'homme : ...comment dis-tu : il faut que le Fils de l'homme soit élevé ? Dans ce récit tel que Jean nous le présente, nous voyons bien que le Fils de l'homme, c'est Jésus accompagné de la foule de tous ceux qu'il aura attirés à lui sur la croix[22] !

En réalité, notre seul problème est un problème d'identité. Dans le prolongement de ce que qui a été dit hier matin par Sophie Helmlinger, nous, peuple des croyants, n'avons pas encore appris à dire "je", à confesser clairement notre appartenance réelle au corps glorieux – de la gloire des foules rachetées – du Mashiah ressuscité. Nous n'avons as encore appris à confesser clairement notre participation réelle à la Vie de ce Fils de l'homme abandonné à la mort et déclaré vainqueur par le Père en vertu de son abandon. Nous n'avons pas encore accepté que D.ieu s'offre à nous comme Père en nous identifiant comme fils et filles à part entière, ou même titre que le premier-né de nous tous, celui qui a "fait le passage" et "ouvert la matrice" du Créateur pour la mise au monde de "beaucoup de fils"[23], Yéshoua.

Bien sûr, les retrouvailles avec notre identité profonde, d'ores et déjà scellée en D.ieu, passent par la réintégration du peuple Juif dans l'horizon de notre conscience messianique. Nous n'avons plus ni le droit, ni le temps de reprocher au Juifs leur méconnaissance du Mashiah. Ils le connaissent, j'espère avoir quelque eu contribué à vous en convaincre. Les fruits de cette connaissance, nous les avons goûtés jour après jour pendant vingt ans passés sur la terre d'Israël, que ce soit dans la vie familiale, sociale ou religieuse ; qu'il s'agisse de "Qedoushah" (sainteté, consécration) authentique, d'amour mis en pratique, de prières exaucées, de guérisons, de miracles, ou de fidélité quotidienne.

A nous de vouloir ne faire qu'un avec eux, en cessant de nous "répertorier" nous-mêmes comme étrangers au "peuple des Saints du Très-Haut", étrangers au peuple du Messie d'Israël; rien que d'Israël, mais de tout Israël, et, au travers de cet Israël guéri et restauré, de toutes les nations. Alors notre adoration, de "frontale", deviendra "baptismale", jaillissant de notre perpétuelle immersion[24] dans cette gloire qui nous fut acquise à la croix pour qu'en peuple, nous puissions en manifester sans limites tous les aspects, et hâter ainsi la venue du grand jour !

Je terminerai en disant qu'il y a deux façons de se tenir en face du fils de l'homme (Lc 1.6). Soit pour comparaître devant Lui, comme Daniel et ses compagnons devant Nebucadnetsar (Dn 1.5), ou les ennemis du roi en Lc 19.27 ; soit, prenant exemple sur Jésus lui-même (Lc 19.28[25]), pour se tenir "en avant de lui", prêts à ouvrir la marche à Celui qui vient, et nous avec lui.[26] !

*******

Consolez-vous donc les uns les autres par ces paroles[27] : Voyez quel amour le Père nous a donné, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu ! Et nous le sommes ! Si le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne l'a pas connu. Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été dévoilé; mais nous savons que lorsque ce sera dévoilé, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. (1 Jn 3.1-2)

Si vous avez été relevés avec le Messie, demandez les choses d'en haut, où le Messie est assis à la droite de D.ieu : comprenez les choses d'en haut, non celles qui sont sur la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Messie en D.ieu. Lorsque le Messie, votre vie, sera dévoilé, alors vous aussi serez dévoilés avec lui dans la gloire.

2. Celui que l’Église attend : Phillipiens 1.6, 10

Christian de Tonnac

L’Eglise attend-elle vraiment Jésus ? Si oui, comment ? Si non, pourquoi ? Il existe autour de nous des attentes de sauveurs. En un sens, c’est légitime. Mais pour sauver qui ? Quoi ? Comment ? Dans quel but ?

I) Petit détour : Les apocalyptiques politico spirituelles.

Ce sont des millénarismes avec deux caractéristiques :

-       le temps est alors presque sacralisé. Tout est calé, on est dans « l’horaire de chemin de fer », disait M. Dallière,

-       la tentation de la pureté hors du monde, se placer dans un ghetto spirituel avec des choix sectaires.

Islam : l’Eglise tout comme beaucoup de sociétés sont confrontées aux aspirations du messianisme islamique. C’est Daesh, nom terrible parce qu’il exige des sacrifices humains, du sang. On remarquera qu’il s’exprime comme l’hymne de notre pays la France : « … qu’un sang impur arrose nos sillons »… On peut repenser à l’Algérie dans les années 90. Ou les événements récents qui s’accélèrent. Hélas ce n’est pas nouveau, il y a eu d’autres dominations : stalinisme, maoïsme, Corée du nord, etc. Ce sont des règnes de terreur. Le lien du politique et du religieux peut s’avérer très commode. Mais les croyants peuvent aussi être instrumentalisés, aussi une grande vigilance est nécessaire.

Le messianisme islamique est différent de celui d’Israël et des chrétiens. Son idéal de sharia (la loi islamique appliquée à toute la société) ressemble à la place de la torah, mais c’est encore un copiage six siècles après Jésus, 1850 ans après le don de la torah à Moïse au Sinaï.

Il y a aussi un messie musulman : le sahid. Certains penseurs musulmans ont fait une lecture partielle de l’évangile de Jean à propos du paraclet. Pour eux, le successeur de Jésus n’est pas le St Esprit mais Mahomet. Pour nous, c’est un messianisme de substitution.

Face à cela, n’ayons pas peur d’avoir une lecture politique des événements afin que les crédulités dévoyées ne soient pas encore prises au piège. Que de confusions, de dominations en place contre lesquelles nous avons à lutter, notamment comme union de prière. Restons vigilants, debout. Sentinelle, que vois-tu ? disait le Seigneur à Jérémie et à son peuple. Alors regardons en face, sans se laisser séduire par le spectacle du mal.

En résumé, il y a de faux messianismes terrestres idéologiques, politiques ou religieux qui veulent faire advenir le royaume, un règne de façon charnelle. L’union de Caïphe et Pilate, la vision constantinienne (lien religieux-politique), l’union d’Hérode et Pilate, ces alliances dévoyées, relire à ce sujet  Jean 18 et 19 (réf. à la crucifixion), et aussi Ac 4.27 (Ps 2). Nous sommes bien dans une ère de destruction et de nihilisme, de libéralisme économique (appuyé partiellement sur la Bible, théologie de la prospérité oblige, mais sans l’année du Jubilé…). On n’est plus dans le temps de l’humanisme, mais dans le post-humanisme : l’homme n’existe plus (cf. questions éthiques).

A l’inverse, Martin Buber disait, cité dans « Oui je peux hâter la venue du Messie », que l’état est inclus dans le monde du « ça » (je dirai avec le livre de l’apocalypse celui de la Bête), alors que l’espérance messianique prend sa naissance dans le « Je » au « Tu » (c’est la foi, la juste relation à Dieu qui implique la relation à l’autre).

II) Le messianisme et le temps de l’eglise

L’Eglise ne veut pas la venue du royaume et de Jésus : en 1902 Albert Loisy écrit que « Jésus a proclamé le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue »… Seul compte alors le règne de l’Eglise. Elle se prend pour le royaume, elle s’y substitue. C’est une très grande infidélité.

Alors dans l’Eglise, il y a un refus de l’évangélisation et donc de contribuer à la mission qui lui est confiée. Refus du temps et ses étapes, y compris du jugement et de la fin… C’est un refus du temps alors que par exemple O. Cullmann (merci à Michel Bourgeois qui a envoyé aux frères du Directoire ce printemps une étude pénétrante) en a bien parlé (in « Christ et le temps », et « Le retour du Christ »). Ou J. Moltmann qui rejette dos à dos un messianisme cosmologique d’en-haut et un messianisme anthropologique (d’en bas) pour laisser place à un messianisme de l’histoire.

Une Réforme est nécessaire dans nos Eglises pour s’inscrire dans le temps de Dieu, celui de Ses projets. Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé (Mc 13.13). 

Le protestantisme et l’Eglise : leur attente est décalée par rapport à l’Eglise institution. L’Eglise se croit messianique, voire être elle-même le messie… Substitution totale (j’en sors à peine…) Mais le deuxième piège est la conformité au monde : une voie séduisante : « Aie confiance en moi… »

La Déclaration de foi de l’ERF de 1938 dit : « … Par l’évangélisation, par l’œuvre missionnaire, par la lutte contre les fléaux sociaux, elle prépare les chemins du Seigneur jusqu’à ce que, par le triomphe de son Chef, vienne le royaume de Dieu et sa justice ». Cela est à garder absolument (on a d’ailleurs quasiment les quatre sujets de prière dans ce beau texte de 1938 qui n’est plus, hélas, notre déclaration de foi). Que les membres de l’EPUdF soient très vigilants.

Le catholicisme a les mêmes erreurs quant à la tentation de son propre règne. Marie est appelée « Reine du ciel ». Or Jésus n’a pas voulu ce culte, mais s’est toujours tourné vers son Père.


 

III) Jésus

Quel Jésus est reconnaissable dans tout ça ? quelle image lui donnons-nous ? comment l’avons-nous arrangé et même déguisé !? Sera-t-il reconnaissable par les siens ? Enlaidi, parce que tellement conforme au monde, selon l’Eglise mondaine… Lui permettons-nous d’être ce qu’Il est : le messie juif d’Israël ? Quel messie a-t-il été ?

Jésus a subi la croix, il est mort au milieu de son  peuple. Il a été éliminé par les systèmes religieux et politiques. Il a été montré en spectacle (Col 2.15), a subi les violences, les courses à l’argent, au pouvoir, aux influences. Ce Jésus, nous le contemplons couronné de gloire et d’honneur quoique maintenant il soit abaissé (Hb 2.9). 

Mais sa résurrection est l’attestation de la pertinence de l’espérance. Jésus scelle un messianisme incarné, fragile certes mais perforateur. Pour celui qui croit. L’incarnation est le messie Jésus à portée de fusil…

Jésus est le Fils de l’homme annoncé dans les évangiles. Jésus a beaucoup parlé du Fils de l’homme. Souvent, c’était pour ne pas dire « Je ». Il renvoie à l’espérance d’Israël, ne voulant pas un culte de sa personne mais que le Père seul soit adoré. Par contre, comme Fils de Dieu, Jésus est appelé à être adoré car comme Fils de Dieu, Il est Dieu. Il existe une fausse adoration : c’est ce que la psychologie appelle une projection. En fait, c’est moi que j’adore, je me sers d’un Jésus transactionnel pour mon propre compte. Que le St Esprit nous sonde sur ce point aussi, frères et sœurs, et nous en purifie.

* La foi en Jésus est-elle un messianisme ? W. Monod disait : « La foi chrétienne est une foi en un Messie sans messianisme ». Est-ce exact ? La foi en Christ comme messianisme n’est-il pas aussi à considérer, à découvrir ?

Le millenium dans le temps est-il une lubie de l’apocalyptique ? Ou plutôt une nécessité comme étape dans l’avancement des temps ? Cela est-il lié au « rétablissement d’Israël », le « règne pour Israël » d’Ac 1.6 ? Je le crois. En tout cas dans le judaïsme, la réalisation de l’Etat d’Israël est la condition sine qua non du messianisme d’Israël. Jésus se situe dans cette perspective mais non de façon nationaliste étroite mais universelle.

N’avons-nous pas à apprendre du judaïsme ? C’est ce que nous disait M. Chouraqui :

-       comment il parlait de sa rencontre avec une personne qui se disait le messie (…)

-       avec l’image de l’agriculteur qui, malgré une mauvaise saison, toujours recommence à semer une nouvelle fois ? Toujours recommencer, espérer de façon concrète.

On est bien dans une histoire, un devenir.

Les Evangiles parleraient, selon certains théologiens, du « retard » de la parousie. Cette expression n’est pas juste. Il faut dire plus exactement le temps du délai. C’est celui dans lequel nous vivons. Jésus a enseigné et donné beaucoup de paraboles sur l’absence : celle du maître notamment. Il savait le délai qui s’ouvrait. Ce n’est pas un ‘retard’ (l’apôtre Pierre le dit explicitement : 2 Pi 3.9) mais le temps de la patience de Dieu. Dieu seul connaît les temps (Mc 13.32, Ac 1.6). Il a voulu donner du temps au temps. L’évangélisation, la mission, c’est inviter tout homme à entrer dans la patience de Dieu afin de ne pas être surpris par Sa venue et Son jugement. C’est donc espérer et donner des signes concrets d’espérance. 

On trouve dans la Bible l’expression Jour du Seigneur ou « jour de l’Eternel, jour de colère ». C’est une allusion au jour du jugement qui inaugure les temps de la fin.

Dans l’Ancien Testament, ce sont surtout les prophètes qui en parlent : Joël 2, etc.

Dans le Nouveau Testament, on a quatre citations dans Philippiens, dont : Jusqu’au Jour de Jésus-Christ (1.10) et Pour attendre des cieux Celui… Dans les Romains, on trouve : « jour de colère » (Ro 2.5), « le jour approche » (13.12) ; enfin « Le grand jour » en Jude 6 et l’Apocalypse.

Il est aussi question du temps de la « restauration » : restauration du royaume pour Israël, Ac 1.6 ; et restauration « universelle » Ac 3.21.

Ce Jour de salut sera aussi un jour de jugement. Il est en lien avec le millénium : un temps, un lieu pour le règne de Christ messie, avant le jugement de Dieu par Jésus, avec destruction des dominations 1 Co 15.25, et jour de jugement pour Israël par le Fils de l’homme glorifié et les apôtres selon Mt 1.28.

Un théologien luthérien Robert W Jenson vient d’écrire des choses profondes sur le lien entre l’Eglise et Israël. Pour lui, le Corps du messie Jésus ressuscité, c’est Israël et l’Eglise. La permanence d’Israël et la résurrection de Jésus sont le même grand œuvre de Dieu.

Il va plus loin : Israël, c’est l’ensemble du judaïsme rabbinique et de l’Eglise. Ils sont chacun un « détour » permis et voulu par Dieu, dans l’attente de la venue en gloire de Jésus.

Ainsi redéfinit-il les termes et, pour moi, fait avancer la théologie vraiment hors de la substitution.

Conclusion

Vivons l’éon de la repentance car Dieu ne veut pas qu’aucun périsse mais que tous parviennent à la repentance (2 Pi 3.9). Les Eglises y obéissent-elles ? Qu’en disent leur déclaration de foi, leurs projets de vie ?

Nous sommes tentés par un millénarisme… d’installation. Une Eglise bien assise… mais pas debout !?... ou attestante du retour de Jésus ? Des juifs comme M. Gudemann disent qu’attendre le messie c’est fuir du temps de l’engagement. Or nous sommes invités à ne pas rester les bras croisés ! Repentons-nous, changeons de point de vue…et de comportement. Si le docétisme rejette l’incarnation et l’eschatologie, la foi invite à saisir l’ensemble du grand œuvre de Dieu. Il nous faut une révélation dans la lecture des Ecritures qui sont si claires.

Jésus sera à reconnaitre sous des traits surprenants ; c’est peut-être à l’œuvre de Chagall qu’il faut le demander.

Jésus nous a peut-être surpris : pourquoi une venue en deux étapes ? Pourquoi même la croix ?… Que notre éon, ce temps de l’Eglise, reste celui de l’immense don du Saint Esprit donné par le Père. La résurrection de Jésus scelle et en même temps appelle un accomplissement définitif et complet. C’est ce qu’atteste le St Esprit ! Oui, le St Esprit est à l’œuvre, Il nous introduit dans le Temps de Dieu. Le temps de l’Eglise n’est pas celui de la réalisation ! Il est celui de la préparation. Ceignons les reins de notre entendement (1 Pi 1.13). Laissons Jésus demeurer dans les profondeurs de l’homme qu’Il est venu chercher et sauver. Sa mort et sa résurrection sont capitales car à la fois elles fondent et annoncent le Règne de Dieu.

Le temps n’est pas l’ennemi de Dieu (O. Cullmann) mais son allié. Et cela même si nous soupirons (à la délivrance), Ro 8.21). Et comme il est réservé aux hommes de mourir une seule fois, après quoi vient le jugement, de même Christ, qui s'est offert une seule fois pour porter les péchés de plusieurs, apparaîtra sans péché une seconde fois à ceux qui l'attendent pour leur salut. Hb 9.27.

Alors, avec l’Eglise DEBOUT comme le demande Jésus dans sa dernière parole avant la Passion selon (Lc 21.36), l’Esprit de Dieu nous donne de dire : « Viens Seigneur Jésus ».

AMEN. « J’ai tout remis entre tes mains ».


 

Ce que le Seigneur attend (de nous)

Alexandre Paris

Je vous propose une démarche en deux temps. D’abord d’entrer dans une prière de Jésus pour les siens en suivant l’ouvrage de Daniel Bourguet : Père, sanctifie-les ! (pages 9-51, Ed. Olivétan, 2008), puis de chercher ce que peut signifier pour nous d’être saints.

1. Une prière de Jésus pour les siens

A la veille de sa mort, à la fin de son dernier entretien avec ses disciples, Jésus lève les yeux au ciel et adresse à son père une longue prière où il fait cette demande concernant ses disciples : Père, sanctifie-les (Jn 17.17). Surprenante demande, car jamais ailleurs dans les quatre évangiles Jésus n'aborde la question de la sainteté des disciples. Il n'emploie jamais les mots « saint, sainteté, sanctification », au sujet de ses disciples. Or, cette question est vraiment importante pour lui dans la prière de Jean 17, avec trois emplois successifs du verbe sanctifier : Sanctifie-les par la vérité ; ta parole est vérité. Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde … C'est pour eux que je me sanctifie moi-même, afin qu'eux aussi soient sanctifiés par la vérité.

Ce thème est d'une importance telle que Jésus ne peut l'aborder qu'avec Dieu, en dialogue avec lui. Il ne peut en parler ni à la foule, ni même à ses disciples.

Cette attente de Jésus est si importante parce qu'elle touche à sa propre sainteté, lui le Christ qui se sanctifie lui-même pour ses disciples, et à la sainteté même du Père, puisque dans cette même prière il s'adresse à lui, en lui disant : « Père saint », avant de lui demander de sanctifier les disciples, c'est-à-dire, en lui demandant de leur faire partager sa sainteté : Père saint, sanctifie-les... La sainteté des disciples apparaît ainsi comme les mettant en lien étroit avec la sainteté du Père, et la sainteté du Fils, sainteté qui ne peut être en partage qu'avec l'Esprit saint. Il attend et demande pour ses disciples ce qui est propre à la Trinité...!

Esprit Saint, toi dont la sainteté est celle-là même du Père et du Fils, fais-nous la grâce immense d'entrer dans l'attente et la prière de celui qui se sanctifie lui-même pour nous et qui demande au Père de nous sanctifier !

Béni soit-tu, Seigneur Jésus, de nous ouvrir ainsi un tel chemin par ta prière !

Que ton Saint Esprit nous y accompagne et conduise chacun de nos pas !

Notre sujet nous plonge dans le mystère même de la sainteté de la Trinité, pour nous en faire bénéficier et nous en rendre participants... Comprenons que sans la prière du Christ, il n'y a pas de saints. La sainteté est le fruit de sa prière. Nous ne pouvons nous appuyer que sur elle, pour  nous avancer sur le chemin de la sainteté. Sa prière me porte et vivifie la mienne, demandant au père ce que je n'oserais pas.

 Père saint... Sanctifie-les... Je me sanctifie moi-même pour eux. Jésus prie et se sanctifie non pas pour lui-même mais pour les autres, pour ses disciples. Cela m'invite à ouvrir ma propre prière aux autres, à demander au Père la sanctification de mes proches, et à me laisser sanctifier pour leur propre sainteté. Le saint prie sans cesse, mais sans compter sur sa prière, préférant compter sur celle du Christ. Sa soif de sainteté n'est pas pour lui-même, pour lui seul, mais pour tous.

Jésus ajoute : sanctifie-les, parce que je les envoie dans le monde ! La sanctification des disciples est nécessaire pour leur mission dans le monde. Nécessaire, parce que lui-même a vécu ainsi sa propre mission, comme il le dit en 10.36 : Le père m'a sanctifié et envoyé dans le monde. Ainsi la perspective de la sanctification, c'est la mission ! Nous avons si souvent l'idée que la sainteté se vit en dehors du monde, à l'écart… Eh bien, non ! Christ demande au père de sanctifier ceux qu'il se propose d'envoyer dans le monde, si profane, si désacralisé, si sécularisé… Quelle folie  ! Et pourtant : c'est le chemin que Jésus lui-même a emprunté et sur lequel il nous entraîne à sa suite…

Les premiers chrétiens ont parlé de la sanctification : par exemple Pierre, (1 Pi 1.15-16, 2.9, 2 Pi 3.11), de même que Paul aussi (1 Co 6.11, Eph 1.4, 1 The 5.23).

Dans l'Union de prière, il faut se souvenir que le sens premier du verbe hébreu « qâdash », sanctifier, est « mettre à part » pour la prière. Le saint, celui qui est sanctifié, est donc toujours mis à part pour Dieu, pour servir Dieu ou pour la prière. Or tout le peuple est invité à la prière, concerné par la prière. Elle est le lot de tous, la tâche commune. La Bible nous dit donc que tout le peuple est saint (Dt 14.2), sanctifié par Dieu (Ex 31.13). Israël est un peuple saint, mis à part au sein des nations, parce qu'il prie Dieu, alors que les autres nations ne prient pas le Dieu d'Israël. Israël est mis à part au sein du monde pour la prière, devant le Dieu saint, comme témoin de cette prière au milieu des nations.

Le sacerdoce universel d'Israël, c'est qu'il fait office de prêtre au sein des peuples de l'univers et en leur faveur. C'est pour cela que Dieu demande à tous les membres du peuple d'être saints : Soyez saints, car je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu (Lv 19.2).

Si Dieu met à part des jours, comme le sabbat et les jours de fête, c'est pour la prière. S'il met à part des lieux, comme le temple, c'est pour la prière. S'il met à part des hommes, c'est pour la prière. La prière c'est la rencontre avec Dieu : Dieu est un Dieu de rencontre, un Dieu de relation, un Dieu qui a soif de rencontrer les hommes. C'est pourquoi il a soif de leur prière, car c'est là que se vit la rencontre avec lui. C'est ce désir de rencontre dans la prière qui pousse Dieu à sanctifier, à mettre à part.

Notez bien que le saint qui se tient devant Dieu pour la prière, ne s'appartient plus lui-même, il appartient à Dieu, auquel il est totalement attaché. Il n'est plus véritablement maître de sa vie. C'est Dieu qui le conduit. Et ainsi, il est véritablement lui-même.

D'après toute la Bible, l'homme ne s'appartient pas lui-même. Il n'est pas maître de sa vie, de sa destinée. C'est l'illusion du monde moderne que de vouloir être maître de sa vie. En vérité, l'homme appartient à Dieu, il est appelé à lui appartenir totalement et librement, par amour. Il devient véritablement lui-même, dans cette relation d'amour avec Dieu, debout, en face à face, en cœur à cœur avec Dieu. Sans cette relation, il se replie sur lui-même, il s'étiole et il meurt.

En fait, seul le saint est véritablement homme, et Pilate l'a mystérieusement compris lorsqu'il dit en désignant le Christ : Voici l'homme ! Pilate dit cela au moment où Jésus ne s'appartient plus, mais appartient aux autres. Il s'est donné lui-même aux hommes par amour pour eux, parce qu'il s'est donné à Dieu pour les hommes. Voilà le saint ! Voilà l'homme en vérité, entièrement donné à Dieu en premier lieu, et aux hommes par conséquent.

Cette mise à part n'est donc pas un privilège, mais un service pour le bien de tous. Sa prière est le service qu'il rend aux autres. Il prie en leur faveur pour que Dieu les bénisse, les comble de bienfaits, les sauve, les guérisse… Il investit tout son amour pour les autres dans sa prière. À ses yeux les autres sont plus importants que lui devant Dieu. Ainsi Jésus va laver les pieds de ses disciples, avant de prier pour eux (Jn 13 et 17).

Quand quelqu'un est mis à part pour Dieu, c'est tout son être qui est mis à part : ses mains, ses pieds, mais aussi son esprit, son cœur, son âme… Voilà pourquoi, être mis à part signifie aussi « mener une vie sainte ». Le cœur aussi est à sanctifier par et pour  une vie sainte. C'est une perfection morale, certes, mais enracinée en Dieu, reçue de Dieu, tournée et vécue en Dieu. Le saint ne vit que pour Dieu et ne s'appartient plus, il appartient à Dieu. Les prophètes ont sans cesse rappelé à Israël l'exigence d'une sainteté de vie, inséparable d'une vie de prière. Ils dénonçaient l'hypocrisie et le ritualisme. Jésus leur fait suite dans sa fameuse parabole dite du bon samaritain.

Des psaumes vont également dans ce sens, le Ps 15 par exemple : Seigneur, qui séjournera sous ta tente ? Qui habitera ta sainte montagne ? Celui qui met un frein à sa langue, qui ne fait pas tort à son frère, qui n'outrage pas son prochain et qui honore les fidèles du Seigneur. Ou le Ps 24 : Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? L'homme au cœur pur, aux mains innocentes, qui ne livre pas son âme  aux idoles et ne dis pas de faux serments. Tout l'ancien testament converge dans une seule description de la sainteté, comme étant une mise à part pour la prière, devant Dieu, dans une sainteté de vie.

Mais le Saint à l'état  absolu n'est autre que Dieu lui-même, source de toute sainteté. Vous serez saint, car je suis saint est une injonction adressée à quiconque veut approcher Dieu dans la prière.

La Bible parle du sacerdoce universel d'Israël (Ex 19.6), où tout Israël est considéré comme saint, avec la fonction de prêtre pour le monde. Pierre reprend cette affirmation pour l'Eglise (1 Pi 2.9) qu'il considère comme sainte, car appelée à s'approcher de Dieu dans la sainteté. Il décrit l'Eglise comme un sanctuaire (2.4-5), invitant chaque chrétien à vivre la sainteté des prêtres.

Oui, heureux qui s'avance ainsi vers Dieu, dans une vie de plus en plus sainte ! N'est-ce pas l'attente de Jésus quand il prie Père, sanctifie-les ? Car seul le Très-Saint peut sanctifier : Je suis le Seigneur qui vous sanctifie » dit Dieu en Lv 20.8. L'auto-sanctification est une illusion de l'orgueil !

Mais le Nouveau Testament innove sur cette affirmation que Dieu seul sanctifie, en la diversifiant selon les personnes de la Trinité : Paul souhaite pour les Thessaloniciens que le Dieu de paix, à savoir le Père, les sanctifie parfaitement (1 The 5.23) ; par ailleurs, il rappelle aux Corinthiens qu'ils ont été sanctifiés par Jésus-Christ (1 Co 1.2), et aux Romains, que leur vie offerte à Dieu est sanctifiée par le Saint Esprit (15.16).

Donc Dieu seul sanctifie, mais il ne le fait pas sans le libre accord et la libre participation de ceux qu'il sanctifie. Ce qu'il donne, il le demande aussi, en sorte que la sanctification est le fruit d'une synergie où l'homme est invité à s'impliquer, comme Dieu s'implique, mais de manière infiniment disproportionnée. L'homme se donne de tout son être, c'est-à-dire bien pauvrement, par rapport à Dieu qui se donne infiniment.

Cette synergie est admirablement contenue dans le commandement adressé par Dieu à son peuple : Vous serez saints, car je suis saint (Lv 19.2). Sur le plan grammatical, il s'agit d'un commandement adressé avec l'un des deux impératifs dont dispose la langue hébraïque. Ici, comme souvent employé dans la Torah, c'est le jussif,  avec la nuance du futur : Tu ne voleras pas, tu ne tueras pas, tu ne convoiteras pas, tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il est bon de les entendre comme des impératifs, des ordres qu'il nous faut accomplir : Ne vole pas, ne tue pas, ne convoite pas… Sans oublier cependant que cette nuance de futur est une promesse du Dieu de grâce qui est en notre faveur, « avec nous ».

Il s’agit pour nous de garder un juste équilibre entre deux excès : l'un qui place tout le poids de la sanctification sur les épaules humaines et qui entraîne le découragement ou le volontarisme ; l'autre, qui allège trop la part de l'homme pour l’attribuer à Dieu, ce qui fait tomber dans la négligence ou la démission totale de l'homme. Le même mot hébreu signifie donc à la fois : « vous serez saints » et « soyez saints », c'est-à-dire à la fois : « je promets et même je jure que je ferai tout, pour qu'il en soit ainsi », ainsi que « voilà ce que j'attends et que j'exige de vous ». Le juste milieu se situe dans le meilleur de nous-mêmes mêlé au meilleur de Dieu.

L'invitation à la sainteté et sa problématique sont étrangères à la mentalité moderne. Nous subissons l'influence de la pensée du monde ambiant et cela nous empêche d'entendre la prière que Jésus adresse à son père. Comprendre la sainteté dans l'Évangile de Jean, va nous aider. Ce mot n'est utilisé ici que pour la sainteté de Dieu lui-même, celle du Père, du Fils et celle de l'Esprit. Donc la demande de Jésus signifie : « Père, fais partager à mes disciples ta sainteté,  celle de la Trinité… ». Jésus se contente de prier, mais en présence de ses disciples, pour les rendre témoin de sa demande.

Ainsi, n’oublions pas que la sanctification est une promesse et même un serment de Dieu, qu’il se chargera d’accomplir lui-même pour nous. Mais elle nous est adressée par lui comme un commandement, une exigence qui réclame notre obéissance. Approchons-nous de Dieu dans la prière, pour recevoir sa parole et nous laisser sanctifier par elle, avant de la transmettre, à notre retour. Devenons comme Jésus qui se désigne lui-même celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde (Jn 10.36).

2. Pour découvrir ce que peut signifier pour nous d’être saints, je vous propose une recherche acrostiche, comme certains psaumes dans la bible hébraïque (9, 10, 25, 34, 111, 112, 119, 145).

S comme :     Sous le joug (= conjugal !), pour les fatigués et chargés de Mt 11.28-30

                     Simple (pas de duplicité), humble comme Jésus

                     Souple, sensible

A comme :    Amour agapè

                     Actif (pas passif !), adorant, avec (pas contre), ascèse

I comme :     Intègre parmi les corrompus (Tam : Noé, Abraham, Jacob)

                     Intégré parmi les déséquilibrés,excesssifs, radicalisés, désintégrés, fragiles

                     Inspiré par le Saint-Esprit, voyant l’invisible

N comme :   Nus pieds (Moïse, humble, serviteur, sensible, vrai, émondé)

T comme :    Totale confiance

                     Foi en la Trinité

 



[1] Sœur Elvira « Comblés de joie. La spiritualité du Cenacolo » éd. des Béatitudes p.114

[2]    Commentaire araméen de la Mishna hébraïque, rédigé au VIème  siècle, et constituant l'essentiel du Talmud.

[3]    Galilée, fin du Ier  siècle-début du IIème siècle.

[4]    Dans son commentaire de ce texte, Rachi cite Es 53.5 : il était blessé pour nos péchés et Es 53.4 : nos maladies il a porté.

[5]    Abréviation des mots "zékhèr tsaddiq libherakha", le souvenir du juste est en bénédiction (Pr 10.7)

[6]    Sephoris env. 200, Tibériade env. 280.

[7]    Comme le laissent entendre la plupart de nos bibles...

[8]    "plèrôma tôn ethnôn", traduction littérale, en grec, de l'hébreu "MeLo’ HaGgoYiYM", utilisé par le patriarche Jacob pour qualifier son petit-fils Ephraïm, fils de Joseph (Gn 48.19). Etant donnée la singularité de ces deux expressions dans leurs langues respectives et à l'échelle de toute la Bible – deutérocanoniques inclus –, leur mise en regard s'impose, indépendamment du fait que le texte grec de Paul s'écarte de celui de la version des Septante pour le verset concerné. D'ailleurs, d'une manière générale, Paul est loin de citer systématiquement la Septante lorsqu'il se réfère à un texte du Tanakh.

[9]    Ro 11.25. Le terme grec pôrôsis (absent des versions grecques du Tanakh) est généralement traduit par "endurcissement" ("...un endurcissement partiel est advenu à Israël..."). Mais si l'on tient compte de la seule occurrence fiable du verbe d'où il est tiré, poroûn, c'est la traduction "assombrissement" qui convient : il s'agit de Jb 17.7 ("mon œil est terni par le chagrin..."), où ce verbe grec traduit l'hébreu KaHaH.

[10]  Israël, première moitié du IIIème siècle.

[11]  Rabbi Abba bar Aybo, ou Abba Arika, Babylone 175-247.

[12]  Suite à la rupture de la fraternité entre Israël et Juda ; rupture symboliquement mise en scène par le prophète en 11.14.

[13] Cf. Es 49.6 : ...je te donnerai aussi pour lumière de nations, pour être mon salut jusqu'au bout de la terre.

[14]  Espagne, Portugal, France, Angleterre, Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Italie, Etats-Unis...

[15]  Expression utilisée 84 fois dans le nouveau testament – dont 12 fois dans l'évangile selon Jean –.

[16]  Et Il (le Père) lui a donné (au Fils) le pouvoir de juger, parce qu'il est Fils d'homme.

[17]  Et, au milieu des sept chandeliers, quelqu'un qui ressemblait à un Fils d'homme, vêtu d'une longue robe, et ayant une ceinture d'or sur la poitrine.

[18]  Je regardai, et voici, il y avait une nuée blanche, et sur la nuée Était assis quelqu'un qui ressemblait à un Fils d'homme, ayant sur sa tête une couronne d'or, et dans sa main une faucille tranchante.

[19]  Et non pas, comme on le traduit généralement "que D.ieu vous traite. Le verbe prospherein – souvent associé dans la lettre aux Hébreux aux sacrifices –, signifie bien "présenter", "offrir". Voir 5:1,3,7; 8:3,3,4; 9:7,9,14,25, 28 ; 10:1,2,8,11,12;  11:4,17.

[20]  Bien qu'étant fils, il a appris, des choses qu'il a souffertes, l'obéissance. (Hb 5.8).

[21]  La nuance pourrait être ainsi comprise : lorsque Jésus se désigne comme le fils de l'homme, c'est comme s'il disait à ses auditeurs : "Moi, mais pas sans vous ! Aujourd'hui, je suis seul, mais le temps vient où vous serez tous avec moi". Souvenons-nous de ses paroles : Où je vais, tu (Pierre) ne peux pas me suivre maintenant, mais tu me suivras plus tard (Jn 13.36) ; j'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. Quand le consolateur sera venu, l'Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité... il vous annoncera les choses à venir. (16.12-13) ; ou encore (16.32) : ...vous me laisserez seul....

[22]  C'est-à-dire l'intégralité du peuple symbolisé par Sion, mentionnée 153 fois dans le Tanakh, comme les 153 poissons de la pêche miraculeuse de Jean 21.

[23]  Hb 2.10 : Il convenait en effet à Celui pour qui et par qui sont toutes choses, amenant beaucoup de fils à la gloire, d'achever au travers des souffrances le prince de leur salut.

[24]  Ha 2.14 : La terre sera remplie de la connaissance de la gloire de l'Eternel comme les eaux couvrent (le fond de) la mer.

[25]  Et ayant dit ces choses, il allait en avant, montant à Jérusalem.

[26]  Voir Za 14.5 2, Th 1.10, 1 Th 3.12; 4 17, et même Ap 22.20, ou certains manuscrits ont : Amen ! Viens, Seigneur Jésus, et tous tes consacrés avec toi !.

[27]  1 The 4.18.


Date de création : 02/12/2016 @ 15:51
Dernière modification : 02/12/2016 @ 15:51
Catégorie : Etudes des Retraites
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